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Je déclare la séance ouverte.
Bienvenue à la 17e réunion du Comité permanent de la condition féminine de la Chambre des communes.
La réunion d'aujourd'hui se déroule de façon hybride, conformément au Règlement. Les députés sont soit présents en personne dans la salle, soit à distance à l'aide de l'application Zoom.
J'ai quelques observations à faire à l'intention des témoins et des membres du Comité.
Veuillez attendre que je vous nomme avant de prendre la parole. Si vous participez par vidéoconférence, vous devez cliquer sur l'icône du microphone pour ouvrir votre micro et, s'il vous plaît, mettez‑le en sourdine lorsque vous ne parlez pas. Pour l'interprétation sur Zoom, vous avez le choix au bas de votre écran entre la langue du parquet, le français ou l'anglais.
Si vous voulez prendre la parole, veuillez lever la main. Si vous êtes sur Zoom, servez-vous de la fonction « main levée ». Je vous rappelle que tous les commentaires doivent être adressés à la présidence. Je vous remercie de votre coopération.
Conformément au paragraphe 108(2) du Règlement et à la motion adoptée par le Comité le lundi 15 septembre 2025, le Comité reprend aujourd'hui son étude de l'idéologie antiféministe.
Avant d'accueillir les témoins, j'aimerais donner un avertissement que la nature du sujet abordé pourrait déranger certaines personnes. Nous nous apprêtons à aborder des thèmes et des expériences liés à l'idéologie antiféministe. Cela pourrait être traumatisant pour les observateurs ayant vécu des expériences similaires. Si certains participants se sentent bouleversés ou ont besoin d'aide, veuillez en informer la greffière. Il est important que tous les témoins et les députés reconnaissent qu'il s'agit de conversations difficiles, alors essayons de faire preuve de compassion.
J'aimerais à présent souhaiter la bienvenue à nos témoins.
[Français]
Nous recevons aujourd'hui Léa Clermont-Dion, professeure associée au département de l'Éducation de l'Université Concordia.
[Traduction]
Nous avons également le plaisir d'accueillir Jacqueline Neapole, directrice exécutive, Institut canadien de recherches sur les femmes.
[Français]
Nous commencerons par les déclarations préliminaires, et d'abord par celle de Mme Clermont‑Dion.
Madame Clermont‑Dion, vous disposez de cinq minutes.
Aujourd'hui, je veux vous parler d'un phénomène qui prend une ampleur inquiétante, à savoir la montée des discours masculinistes en ligne. Quand je parle de discours masculinistes, je pense à des contre-discours antiféministes, donc contre le féminisme, mais qui sont unis par l'idée que la crise de la masculinité serait causée par la faute des féministes et des femmes. Ces discours prônent aussi une idéologie patriarcale et une domination des hommes sur les femmes.
Nous sommes devant un discours qui prend de l'ampleur. Cela fait une dizaine d'années que je m'intéresse à ces questions. Comme chercheuse, notamment, j'ai fait ma thèse de doctorat sur les discours antiféministes au Québec et sur les violences faites aux femmes. Ce phénomène est maintenant très structuré, et il prend de l'ampleur, en particulier chez les jeunes.
Le but de mon intervention aujourd'hui est de vous sensibiliser à l'impact des discours masculinistes auprès de la jeunesse, des discours violents qui sont devenus courants et que je ne voyais pas systématiquement dans l'écosystème médiatique et numérique il y a 10 ans. Ce sont des propos comme ceux-ci: « les femmes appartiennent aux hommes »; « les femmes aiment être dominées »; « je ne suis pas un violeur, mais j'aime l'idée de pouvoir faire ce que je veux avec les femmes ».
Ces interventions et ces citations existent, notamment de la part d'Andrew Tate, un influenceur masculiniste suivi par des millions de personnes au monde et dont les vidéos étaient vues, avant sa suspension, jusqu'à 11 milliards de fois sur TikTok. Andrew Tate et ses comparses masculinistes touchent les jeunes hommes et les jeunes femmes. On sait que, au Royaume‑Uni, 23 % des garçons de 15 à 16 ans trouvent que les propos d'Andrew Tate sont positifs, et que les jeunes pères, des hommes de 25 à 34 ans, considèrent aussi à 56 % que les propos d'Andrew Tate sont positifs. Il faut rappeler qu'Andrew Tate a affirmé, après les élections présidentielles des États‑Unis, qu'il serait peut-être valable de retirer le droit de vote aux femmes parce qu'elles avaient voté majoritairement pour Kamala Harris.
Ce n'est pas un phénomène marginal, c'est un phénomène qui se normalise. Avec l'arrivée d'Internet dans les années 2000, et à la suite de l'explosion des réseaux sociaux, les discours masculinistes ont connu une diffusion massive par l'amplification algorithmique, la banalisation des propos haineux, la prise de parole misogyne décomplexée, l'absence d'encadrement des GAFAM. On peut constater aussi que Mark Zuckerberg, qui est notamment propriétaire de Meta, a permis une diffusion de la haine en ligne.
Dans mon documentaire Je vous salue salope, sa sœur, Donna Zuckerberg, spécialiste de l'extrême droite, affirme haut et fort que les réseaux sociaux, dont Meta, ont contribué à la haine des femmes en ligne. Les plateformes numériques sont donc devenues des vecteurs centraux de diffusion et de recrutement des jeunes. Une étude expérimentale de Baker et Ging démontre justement que les jeunes qui consomment des vidéos en ligne arrivent, à 71 % et en quelques clics finalement, à des discours masculinistes et toxiques.
Le fait d'être à ce point exposés à des discours masculinistes a des impacts sur les croyances des jeunes. Les recherches menées dans les écoles secondaires montréalaises, comme celle qu'a faite Diana Miconi, montrent que 34 % des élèves adhèrent à au moins un des énoncés suivants: les garçons devraient contrôler les personnes avec lesquelles leurs copines interagissent; les filles disent souvent « non » uniquement pour ne pas paraître faciles. Selon une autre étude, qui a été menée par la chaire sur les violences sexistes et sexuelles de l'UQAM, dirigée par Manon Bergeron, 75 % des jeunes de 15 à 25 ans adhèrent à des mythes qui mettent en doute la crédibilité des victimes d'agression sexuelle.
Cette banalisation des violences sexuelles est menée notamment par Andrew Tate et par plusieurs masculinistes qui contribuent largement à ce phénomène. Ces discours sont axés sur plusieurs mécanismes: la domination et le contrôle, l'hypervirilité, le rejet des émotions, la victimisation des hommes, la déshumanisation des femmes, l'amplification des violences. Ces effets sont visibles dans nos écoles. En effet, 76 % pour cent des enseignants du secondaire se disent inquiets de cette influence. En tant que professeure associée à l'Université de Concordia et directrice de la campagne « On s'écoute », j'ai le plaisir d'annoncer que nous mènerons une campagne au Québec sur la question des discours masculinistes banalisant les violences sexuelles. Nous aurons une vidéo d'impact, un guide pédagogique en main et des outils concrets pour aider les jeunes.
Ces tendances ne relèvent plus de la marginalité. Elles sont désormais structurelles. Notre gouvernement fédéral doit reconnaître l'ampleur et la gravité de ce phénomène, qui compromet non seulement l'égalité et les droits fondamentaux, mais aussi, dans ses formes les plus radicalisées, les principes mêmes qui soutiennent notre démocratie.
Les discours masculinistes les plus extrêmes s'attaquent directement aux droits des femmes...
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Merci de m'avoir invitée à comparaître aujourd'hui devant le Comité pour discuter de l'idéologie antiféministe.
Je m'appelle Jackie Neapole, je suis directrice exécutive de l'Institut canadien de recherches sur les femmes, l'ICREF.
Nous sommes une organisation nationale de défense des droits des femmes qui, depuis près de 50 ans, mène des recherches et des analyses sur la situation socioéconomique des femmes au Canada, dans le but de trouver des solutions et des mesures pour parvenir à une égalité réelle.
Je voudrais commencer par vous présenter la manière dont l'ICREF conçoit l'idéologie antiféministe, puis je vous parlerai de certaines de nos recherches actuelles.
De nos jours, les termes « féminisme » et « antiféminisme » peuvent paraître complexes et polysémiques, mais leur signification est pourtant très simple. Une définition de base du féminisme est qu'il s'agit de la croyance en l'égalité sociale, économique et politique totale pour l'ensemble des femmes. À l'inverse, l'antiféminisme prône la croyance que les femmes ne devraient pas bénéficier d'une égalité sociale, économique et politique totale.
L'antiféminisme n'est pas un phénomène nouveau; la nouveauté, c'est que cette idéologie semble gagner du terrain et devenir un courant dominant.
L'ICREF replace l'idéologie antiféministe dans le contexte plus large d'un mouvement régressif. L'antiféminisme s'appuie souvent sur une image idéalisée d'un passé traditionnel où la vie était soi-disant plus simple, mais en réalité, les idéologies antiféministes régressives comprennent des idées, des messages et des croyances visant à réduire à néant les acquis en matière de droits des femmes et à bloquer les changements nécessaires à la pleine réalisation de l'égalité. De telles idées sont régressives dans le sens où elles constituent un retour en arrière.
L'antiféminisme et les idéologies régressives peuvent varier en matière d'extrémisme. Ces courants d'idées peuvent se manifester de manière complexe, allant des blagues sexistes aux menaces et à la violence. Ils peuvent se concentrer sur un domaine ou une question particulière et recouper d'autres facettes de l'identité, comme le genre, la race, l'orientation sexuelle, et les croyances religieuses, par exemple.
En 2017, alors que nous menions un projet de recherche pancanadien avec des groupes de femmes, nous avons appris qu'il y avait une recrudescence notable des réactions antiféministes et que les groupes de femmes étaient de plus en plus victimes de harcèlement et d'hostilité dans leurs communautés et en ligne.
Depuis lors, nous avons approfondi cette question, et il est devenu plus évident au fil des ans que la normalisation de l'antiféminisme, voire de la misogynie, se développe tant à l'échelle mondiale qu'ici même.
L'année dernière, l'ICREF a de nouveau mené une enquête à l'échelle nationale afin de déterminer comment les mouvements antiféministes régressifs se manifestent dans différentes régions, et comment les différentes organisations féministes y répondent.
Partout dans le pays, des idéologies antiféministes régressives se répandent de manière insidieuse, et parfois même au grand jour. Ces idéologies peuvent être soutenues par des gouvernements, des institutions, des organisations au sein de la société civile, ainsi que par des individus. Ces idéologies régressives attribuent les difficultés socioéconomiques auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui à l'avancement des droits des femmes, plutôt qu'aux inégalités et aux injustices structurelles qui persistent.
Les tenants de l'idéologie antiféministe régressive trouvent de nouveaux moyens de se faire entendre tant sur le terrain qu'en ligne, et s'expriment d'une manière qui donne aux gens le sentiment que leurs besoins sont compris et pris en compte. Les entités antiféministes régressives mobilisent et augmentent le nombre de leurs membres en s'adressant à ceux qui se sentent privés de leurs droits, que ce soit dans la réalité ou non. Elles utilisent également les réseaux sociaux, comme nous l'avons entendu, et les plateformes en ligne pour s'organiser et augmenter le nombre de leurs membres, et notamment chez les jeunes.
De nombreuses organisations de défense des droits des femmes nous ont fait savoir qu'elles avaient dû mettre en place de nouvelles mesures de sécurité pour protéger leur personnel, et qu'elles perdaient des employés victimes d'épuisement professionnel à force de faire face à des menaces antiféministes constantes tant sur les réseaux sociaux, par courriel, voire en personne. Plusieurs organisations ont même dû dissimuler l'emplacement de leurs bureaux et supprimer leurs coordonnées sur leurs sites Web.
Le combat féministe s'est toujours avéré difficile, car il implique de lutter contre des structures de pouvoir solides qui tendent à résister au changement. Néanmoins, les groupes de femmes rapportent que leur travail a été particulièrement difficile après des années de sous-financement chronique et de détresse psychologique, en raison de ce qui semble être une acceptation croissante du sexisme au sein de la société.
Dans quelques jours, nous commémorerons les victimes du massacre de la Polytechnique. Le tireur misogyne, motivé par une idéologie antiféministe, a spécifiquement pris pour cible 14 étudiantes en ingénierie, affirmant que ces femmes privaient les hommes d'opportunités en étudiant dans un domaine traditionnellement réservé aux hommes. Je soulève ce point, car c'est là l'essence même de l'idéologie antiféministe et ce à quoi elle peut mener.
Cette idéologie tend à se normaliser, et si nous demeurons les bras croisés, cela pourrait avoir des conséquences dévastatrices sur le tissu social et miner les valeurs que nous défendons en tant que Canadiens depuis plusieurs générations.
J'ai quelques recommandations à vous soumettre. Je vais tenter de les résumer dans les quelques secondes qui me restent.
Nous avons tous un rôle à jouer pour réduire les propos virulents et mettre fin à la prolifération du sexisme et des idées et groupes haineux et misogynes. La défense des droits fondamentaux des femmes ne devrait pas être considérée comme un enjeu partisan.
Nous avons besoin de mettre en place des filets de sécurité sociale plus solides, et d'investir dans les soins de santé et l'éducation. Les mouvements antiféministes régressifs augmentent leur nombre d'adhérents en ciblant et en blâmant les femmes et d'autres communautés marginalisées pour des problèmes systémiques. Nous savons que les disparités de richesse continuent de se creuser et s'aggravent, et cela touche particulièrement les jeunes Canadiens. Des investissements visant à renforcer la protection sociale et les filets de sécurité sont nécessaires dès maintenant.
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Donnez-moi un instant, s'il vous plaît.
[Français]
D'abord, au Québec, nous avons très peu de données sur cette question. M. David Morin va témoigner plus tard et rappeler que 20 % des jeunes Québécois considèrent que le féminisme est une tentative de contrôler le monde, selon un sondage fait en collaboration avec la firme Léger. Ce sont les données que nous avons au Québec.
En fait, les données dont nous disposons nous viennent beaucoup de l'Australie et de la Grande‑Bretagne. Peu de données proviennent donc du Canada. Factuellement, ce qu'on a comme recherche vient d'ailleurs. Par exemple, ce que je vous ai dit tout à l'heure, soit que 76 % des enseignants ne se sentaient pas à l'aise, provient d'une étude longitudinale qui a été faite en Australie.
Quant aux données que je vous ai données sur l'Angleterre, elles proviennent de plusieurs rapports de recherche qui ont été faits. Je pourrai ultérieurement publier ces données, mais cela nous vient de la Grande‑Bretagne. Je collabore avec la professeure Jessica Ringrose, du University College London, qui s'intéresse beaucoup à cette question. Ce qu'on réalise, c'est qu'en matière de données, il y a beaucoup d'investissements de la part du gouvernement de la Grande‑Bretagne pour comprendre ce phénomène.
Nous, ce que nous avons comme données pour comprendre l'influence des discours masculinistes sur la jeunesse et sur les perceptions est assez faible. Ce que nous savons, nous l'observons donc à partir de données qui proviennent d'ailleurs. Mme Diana Miconi, qui a publié le rapport de recherche sur les discours masculinistes à Montréal, a fait une étude qui est quand même circonscrite; on parle d'un échantillon de six écoles secondaires.
D'autre part, je vous ai dit que 75 % des jeunes au Québec percevaient de manière négative les victimes d'agression sexuelle. Ces données proviennent d'un sondage qui a été fait auprès de 1 000 répondants; au Québec, c'est quand même bien. Toutefois, pour bien comprendre l'influence des discours masculinistes sur les perceptions des jeunes de manière précise, il faut absolument de l'investissement en recherche. Il faut également, je pense, qu'on travaille sur l'éducation...
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C'est aussi la question de la haine qui nous intéresse aujourd'hui, particulièrement la haine des femmes.
Il y a le fait que les plateformes autorisent la diffusion des propos haineux sans un encadrement adéquat. On permet ainsi aux discours d'être entendus et libérés.
C'est une autre question que celle de l'encadrement de la haine, mais il y a aussi le fait que des plateformes ne considèrent pas important de protéger les droits de la personne et qu'elles laissent ce genre de propos être entendus. Cela envoie un message.
Il y a un contexte politique et social qu'il faut mentionner. Le président des États‑Unis fonctionne par l'injure et par une certaine forme de misogynie. Il est là, il est présent, il est entendu, et il n'est pas le seul. Je vous invite encore une fois à regarder le documentaire intitulé Je vous salue salope: la misogynie au temps du numérique. On y voit, par exemple, Laura Boldrini, l'ex-présidente du Parlement italien, être attaquée par des masculinistes, qui vont faire une campagne de haine et de terreur.
En autorisant cette haine, on dit aux gens qu'ils peuvent aussi embrasser cette idéologie.
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Merci beaucoup, madame la présidente.
Je remercie les deux témoins d'être ici avec nous aujourd'hui.
En ce moment, on assiste à une montée des violences faites aux femmes et on se demande comment on en est arrivé là. Je crois que la question dont nous parlons aujourd'hui, qui est préoccupante, est à la base de l'augmentation de ces chiffres.
Madame Clermont‑Dion, vous êtes déjà venue au Comité permanent de la condition féminine, notamment pour parler des enjeux à la suite des agressions de London, dans le cadre de notre étude visant à faire changer les comportements antiféministes ou masculinistes dans le monde du sport. Vous étiez venue faire quelques recommandations.
Vous deviez aussi venir ici, sur la Colline, le 8 mars 2023, avec votre collègue Guylaine Maroist, pour parler de votre documentaire, Je vous salue salope. Mon collègue du Comité permanent du patrimoine canadien et moi vous avions invitée. Nous avions choisi ce thème pour le 8 mars, soit la Journée internationale des droits des femmes. Vous n'aviez pas pu venir, malheureusement, et Mme Maroist s'était retrouvée seule ici.
Si vous étiez venue sur la Colline à ce moment-là pour parler de votre documentaire, quel message auriez-vous voulu laisser?
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Je vous remercie d'être avec nous cet après-midi et de nous consacrer du temps.
Madame Clermont‑Dion, je vous remercie d'avoir accepté notre invitation. Au Parti conservateur, nous souhaitions vous entendre et permettre à tout le Comité permanent de la condition féminine de bénéficier de vos réflexions. Je vous suis et le Québec vous suit aussi. Vous êtes une grande amie des femmes.
Tout à l'heure, ma collègue parlait de la généralisation des hommes. On a aussi la préoccupation de reconnaître qu'on a essayé d'élever nos fils et nos maris en leur inculquant le respect des femmes, et je pense qu'on a plutôt réussi, finalement. Par contre, la situation actuelle est grave. Ça m'affole d'entendre certains commentaires, que ce soit à la télévision ou sur les diverses plateformes. Vous dites que c'est un phénomène. La semaine passée, moi, j'ai osé parler d'une crise nationale. Est-ce trop fort? La violence envers les femmes est en constante augmentation. La violence conjugale a augmenté de 39 % et les agressions sexuelles ont augmenté de 76 %. C'est un sale temps pour les femmes.
Vit-on une crise nationale?
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C'est une question intéressante. Les influenceurs vont utiliser des stratagèmes efficaces. Par exemple, il y a le culte du corps. Évidemment, à l'adolescence, on est en construction identitaire. Chez les filles comme chez les garçons, on grandit et on veut devenir attrayant. C'est tout à fait normal, dans le processus psychologique et individuel. Beaucoup d'influenceurs masculinistes vont donc opter pour le culte de la condition physique, du sport, des arts martiaux mixtes, de la boxe, etc. C'est efficace, parce que les jeunes hommes veulent correspondre aux critères de beauté dominants, donc ils vont écouter l'entraîneur. C'est un des premiers éléments.
Deuxièmement, il y a la question de l'argent. Andrew Tate, par exemple, a une école où on enseigne aux jeunes hommes à devenir riches. Évidemment, personne ne veut vivre dans la pauvreté et la précarité. C'est donc un autre argument qui les interpelle.
Troisièmement, il s'agit des relations intimes. On leur montre comment séduire des filles, par exemple. D'ailleurs, le mouvement des artistes de la drague, où on montre à des hommes comment draguer les filles, a occupé une grande place dans l'histoire des mouvements masculinistes.
Tout ça n'est pas négatif; c'est plutôt la manière dont c'est fait et les conclusions auxquelles on arrive par la suite qui posent problème. Par exemple, pour ce qui est de la séduction, on va accorder beaucoup d'importance au bodycount, soit le nombre de partenaires sexuels des jeunes filles. Si une fille a eu des relations sexuelles avec plus de cinq gars, on ne sortira pas avec elle. On entend dire aussi que la femme doit retourner à la maison ou que l'homme doit la contrôler. Ce sont des discours qu'on peut entendre dans le grand continuum de l'androsphère. Si je dis que c'est efficace, c'est parce qu'on réussit à toucher à des cordes sensibles de la construction identitaire des adolescents.
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Il faut avoir des influenceurs qui ne font pas de désinformation, des influenceurs positifs, c'est-à-dire qui ne cherchent pas à mettre en avant un objectif de domination et d'oppression. Ce serait déjà très bien d'avoir des jeunes hommes qui s'expriment sur les réseaux sociaux et qui réussissent à parler à cette jeunesse, tout en répondant aux besoins des questionnements identitaires, qui sont tout à fait normaux à leur âge. Ça, ça pourrait fonctionner. On voit parfois des influenceurs qui réussissent à trouver cette voie. Il n'y a pas que l'éducation, évidemment.
D'ailleurs, au sujet des modèles positifs, il est démontré dans la littérature et en éducation à quel point c'est un élément qu'il faut justement mettre en avant plutôt que parler de masculinité toxique, un concept inventé par Terry Kupers dans sa pratique en prison, mais qui ne s'applique pas nécessairement bien à la réalité des adolescents.
Il faut donc adopter une approche positive. Que pourrait faire ce jeune homme pour prévenir les violences? Comment peut-il s'engager dans une meilleure société, plus égalitaire? Il faut procéder avec une autre approche que celles de la punition ou de la culpabilisation.
D'ailleurs, j'ai écrit un livre pour les jeunes hommes, qui s'intitule Salut, ça va?, qui porte sur cette question et en parle avec ouverture.
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Merci beaucoup, madame la présidente.
Nous cherchons des solutions. Nous cherchons des recommandations que nous pouvons faire au gouvernement fédéral pour travailler à ce problème. On parle de financement et d'aide à l'éducation. Toutes les deux, vous en parlez. On a besoin de recherche aussi. Il y a donc le rôle que pourrait jouer Statistique Canada, par exemple, en allant chercher des données. Vous en avez glissé un mot.
Par ailleurs, on parle aussi d'inscrire dans le Code criminel les discours haineux en ligne, donc les cyberviolences dont vous avez parlé. Alors, que fait-on des algorithmes des réseaux sociaux? Comment peut-on éviter qu'un jeune homme glisse rapidement vers l'androsphère et vers des forums misogynes ou vers des communautés comme les célibataires involontaires, par exemple?
Madame Clermont‑Dion, d'abord, qu'auriez-vous à répondre à ça?
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Merci beaucoup, madame la présidente.
Je vous remercie de l'important travail que vous faites. Je tiens à citer notre Constitution, selon laquelle les droits des femmes sont les droits de la personne et toutes les femmes et les filles en bénéficient. Cela comprend notamment le droit de ne pas subir de violence et de discrimination, de recevoir une éducation, de posséder des biens, de voter et de gagner un salaire égal à celui des hommes. Je le souligne notamment parce, dans vos commentaires, vous avez toutes les deux mentionné l'éducation, un élément qui joue un rôle important, je crois, quand il s'agit de changer la culture et les mentalités de nombreuses personnes.
J'ai quelques questions auxquelles vous pourrez peut-être m'aider à répondre. Mme Dhillon fait partie des témoins que nous avons entendus. Son mariage était un mariage arrangé, pour des raisons culturelles. Je vais lire son commentaire pour bien la citer. Elle a été maltraitée par son mari très, très souvent, mais elle n'a rien fait jusqu'à ce qu'il commence à maltraiter les enfants. Nous lui avons demandé ce qui expliquait tout cela:
Encore une fois, je crois que c'était une question de fierté, de honte. Je parle souvent d'une chose que m'a dite mon père et que j'espère qu'aucun père ne dira jamais à son enfant. Lorsque mon agresseur est sorti de prison, trois jours après son arrestation, mon père m'a dit: « Ma fille, s'il te plaît, retournes‑y. Reste avec lui. Je viendrai te chercher un jour. » J'ai dit: « Quand, papa? » Il a répondu: « Je viendrai chercher ton corps. »
J'ai demandé à Mme Dhillon comment cela pouvait être acceptable dans ce pays. Par ailleurs, je me suis rendue dans un centre d'immigration de la région d'York qui aide des personnes originaires de pays de ce genre, où les hommes sont dominants. Essentiellement, c'est l'homme le patron. Ces hommes épousent des femmes, et celles‑ci deviennent des esclaves. Comment pouvons-nous, au Canada, leur faire savoir que les choses se passent autrement ici? Quels renseignements et quels conseils leur donneriez-vous?
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Nous sommes maintenant de retour avec notre deuxième groupe de témoins.
[Français]
Nous accueillons, aujourd'hui, de l'Université de Sherbrooke, M. David Morin, professeur titulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violents.
Je vous souhaite la bienvenue, professeur Morin.
[Traduction]
Nous avons également Keeley Prockiw, soudeuse certifiée par le Sceau rouge.
J'ai été mariée pendant des années à un soudeur de pipelines certifié par le Sceau rouge. Je connais donc l'importance et la difficulté de votre travail.
Bienvenue à vous deux.
Je donne maintenant la parole au professeur Morin.
[Français]
Vous avez la parole pour cinq minutes, professeur Morin.
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Bonjour. Je vous remercie de votre invitation. C'est un plaisir de pouvoir échanger avec vous.
J'ai modifié un peu mon allocution de cinq minutes, parce que j'ai entendu les discussions avec le groupe de témoins précédent. Je voudrais revenir sur deux ou trois éléments qui me semblent importants.
Le premier élément, évidemment, c'est de rappeler que ce discours ou ce débat sur la question de l'antiféminisme n'est pas un débat portant sur les droits individuels. On peut discuter de la façon dont chacun souhaite vivre. On a beaucoup parlé, par exemple, des épouses traditionalistes, entre autres, mais le débat se situe bien sur le plan collectif. C'est donc un discours qui souhaite revenir sur les droits et les libertés des femmes, qui ont été acquis au cours des dernières décennies. Cela me semble important. Il me semble aussi important de rappeler que l'antiféminisme est un combat au même titre que la misogynie, le masculinisme, l'ultraconservatisme et certains éléments de l'extrémisme politico-religieux. Ce n'est pas nouveau dans l'espace social. C'était mon premier point important.
Le deuxième élément consiste à dire qu'on a souvent exclu de cette conversation la question LGBTQ+. La remise en cause des droits des femmes s'accompagne aussi de la remise en cause des droits des membres des communautés LGBTQ+ dans les écosystèmes que nous observons. Aujourd'hui, on ne discute pas trop de cela, mais il est important de le rappeler. Ce sont deux cibles qui font l'objet des mêmes critiques dans ce débat.
Le troisième élément — c'est évidemment important de le rappeler —, c'est que ce débat sur le discours antiféministe n'est pas un débat des femmes contre les hommes. C'est ensemble que nous devons avoir ces conversations. Je note d'ailleurs, à moins que je me trompe, madame la présidente, qu'il n'y a qu'un seul homme au Comité, ce qui n'est pas très paritaire. C'est important d'associer les hommes en tant qu'alliés, mais aussi en tant que féministes. Je suis le père d'une jeune femme de 18 ans, donc je me dis clairement que j'adhère à l'idéologie féministe, si tant est qu'on la définisse comme le fait de promouvoir l'égalité entre les hommes et les femmes dans notre société.
Une fois que j'ai dit cela, il y a un autre élément central dont on a beaucoup parlé, et c'est la question des discours haineux et des discours en ligne. En passant, je dois vous dire que j'ai participé, à titre d'expert, au comité du gouvernement fédéral sur le projet de loi .
Il est vrai, aujourd'hui, que les plateformes sont devenues des espaces où ces discours antiféministes et masculinistes, mais haineux, plus généralement, se propagent de manière très rapide. Il ne s'agit pas seulement des plateformes alternatives sur lesquelles on a des forums et des clavardages où les gens peuvent s'exprimer de manière haineuse. Aujourd'hui, c'est aussi le cas sur les plateformes les plus populaires. Au cours des dernières années, on a constaté un recul sur un certain nombre de plateformes comme X, TikTok et YouTube. Je suis donc de ceux et de celles qui pensent que, effectivement, il est très important, aujourd'hui, de mieux réglementer les réseaux sociaux numériques. C'est important notamment parce qu'on s'aperçoit que maintenant même les jeux vidéo en ligne sont aussi devenus une source de diffusion de discours haineux. Ils sont aussi devenus une façon de recruter des jeunes hommes dans les mouvements qui sont anti-genre, de manière plus générale.
Sur le plan des statistiques, j'ai de bonnes et de moins bonnes nouvelles pour le Comité. Je vous donne ici les statistiques d'un sondage de 2025, qui a été réalisé par la chaire de recherche dont je suis l'un des cotitulaires. C'est un très vaste sondage auquel ont participé plus de 6 000 répondants.
Nous avons proposé l'énoncé suivant: « Le féminisme est une stratégie pour permettre de contrôler la société. » C'est une théorie du complot qu'on entend souvent.
Au Canada, seulement 12,6 % des gens sont d'accord sur cet énoncé, ce qui est plutôt une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c'est que 30 % des jeunes anglophones de 18 à 34 ans pensent que c'est vrai. C'est 13 % chez les francophones.
Nous avons proposé une autre énoncé: « L'égalité entre les hommes et les femmes est atteinte, donc le féminisme n'a pas de raison d'être. » C'est près de 40 % des jeunes hommes anglophones de 18 à 34 ans qui répondent que c'est vrai, contre 13 % pour les francophones. Quand on pose la question aux jeunes femmes, on constate qu'elles sont à l'opposé du spectre. Le risque, évidemment, est donc celui d'une polarisation croissante entre les jeunes hommes et les jeunes femmes durant la formation de leurs identités personnelles, sexuelles, etc. Cela fait donc en sorte que nos jeunes hommes risquent d'entrer dans des relations intimes avec, parfois, des discours de contrôle, etc.
Je terminerai sur un point. C'est un débat important de société qui peut avoir un impact dans le contexte des relations conjugales.
Toutefois, c'est aussi un débat ou un discours qui tue. Au Canada, l'extrémisme motivé par la haine des femmes a déjà tué. On parlait de l'attentat de Polytechnique. De plus, on peut parler de l'attentat de la rue Yonge, à Toronto, en 2018, ou encore, de l'attentat dans la salle de massage, en 2020.
Par ailleurs, on peut aussi parler de la première fois où des d'accusations d'attentat terroriste en lien avec l'idéologie des incels ont été déposés à l'international. Je rappellerai qu'en 2011, en Norvège, le tueur d'Utøya avait dit être passé aux actes, parce que sa mère lui avait donné une éducation féministe. Autrement dit, il la blâmait.
Je conclurai brièvement en vous parlant de tout ce courant en lien avec la violence extrême.
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Tout d'abord, je tiens à vous remercier tous de m'accueillir ici aujourd'hui. Mon témoignage n'est pas étayé par des recherches comme ceux des autres témoins; il s'appuie plutôt sur l'expérience. En tant que femme queer dans le secteur des métiers, je suis vraiment encouragée d'être ici aujourd'hui et de contribuer à la présente étude.
Tout au long de ma carrière dans le secteur des métiers, j'ai été témoin et j'ai personnellement subi les effets néfastes des attitudes antiféministes, qui vont du harcèlement et des abus sexuels à la remise en question de la crédibilité des victimes et à la perpétuation des déséquilibres de pouvoir. Non seulement ces comportements compromettent la sécurité et la dignité des femmes, mais ils renforcent également les obstacles qui empêchent les genres sous-représentés de s'épanouir dans le secteur. Nous travaillons à l'échelle nationale pour compenser le vieillissement de la population active dans les métiers et encourager les genres sous-représentés à prendre la relève, mais nous ne parvenons toujours pas à changer la mentalité qui empêche ces personnes de rester dans les métiers. Il est essentiel de lutter contre l'antiféminisme afin de créer des lieux de travail où chacun est respecté, soutenu et mis en mesure de réussir.
J'ai grandi dans un foyer violent, cherchant désespérément à attirer l'attention de mon père, qui voulait seulement que je sois un garçon. Je faisais du sport, pensant que c'était ce qu'il attendait des garçons. J'ai été placée en famille d'accueil, où, en tant que fille, j'ai été sexualisée et agressée sexuellement. Ensuite, je me suis retrouvée dans une autre relation violente, contrôlante et dégradante avec le père de mes enfants. Ma vie a toujours été dominée par des hommes qui cherchaient à me réprimer en tant que femme et en tant que personne queer.
J'ai maintenant un fils et une fille qui travaillent tous deux dans le secteur des métiers. Même si j'ai essayé de préparer ma fille en lui apprenant à rester vigilante et à se protéger, tant sur le chantier qu'au camp, je me demande encore si, au bout du compte, j'en ai fait assez pour l'aider à se sentir en sécurité. J'ai enseigné à mon fils que les femmes et tous les genres ont de la valeur et sont en sécurité, peu importe où et quelle que soit la nature de l'interaction, afin de leur donner à tous les deux le même droit à la sécurité financière et psychologique tout au long de leur vie.
Aujourd'hui, je suis fière de dire que mon lieu de travail me soutient activement, ainsi que d'autres femmes dans le secteur des métiers. Cet engagement en faveur de l'équité et de l'inclusion est l'une des raisons pour lesquelles j'ai choisi mon lieu de travail actuel; cela me donne le courage de défendre mes intérêts et ceux des autres. Savoir que mon organisation accorde de l'importance au respect et à la sécurité me donne l'espoir que le changement est possible et que je peux changer.
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Merci beaucoup, madame Prockiw. Ne vous excusez surtout pas. Vous êtes plus que la bienvenue ici et votre témoignage sera très certainement éclairant pour nous.
Monsieur Morin, je vous remercie également d'être des nôtres. Ma première question s'adressera à vous.
Vivons-nous une crise nationale?
Vous vous doutiez bien que j'allais vous poser cette question, que j'ai d'ailleurs posée à Mme Clermont‑Dion tout à l'heure.
Je pense que nous vivons une situation qui ressemble à une crise nationale. En ce sens, comme je l'ai dit, c'est un sale temps pour les femmes, et tout le monde a compris ce que j'ai voulu dire par là. Il me semble donc que les femmes sont malmenées. On parle d'agressions sexuelles, de violences conjugales, de propos antiféministes et de masculinisme. Ça ne finit plus de finir.
Vivons-nous une crise nationale?
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Il y a quand même un déclic. C'est là que je vous dis qu'il faut apporter des nuances dans cette conversation.
Par exemple, j'ai entendu vos échanges tout à l'heure avec mes deux collègues qui ont comparu précédemment. Il y avait beaucoup de portes d'entrée dans ce discours masculiniste, je dirais, plus violent ou moins respectable. Ce sont quand même des réflexions sur certaines questions: comment devient-on un homme, comment prend-on sa place en société, comment réussit-on, comment est-on bien dans son corps, et ainsi de suite. En fait, ce sont des éléments de conversation qui sont plutôt positifs. Cependant, beaucoup de jeunes hommes qui se posent ces questions commencent à aller écouter des accompagnateurs en développement personnel et, petit à petit, ils vont d'un accompagnateur à un autre, qui, lui, a un discours beaucoup plus radical. Finalement, il explique au jeune homme que, pour se monter, il faut qu'il appuie sur la tête des femmes, de sa conjointe, de sa sœur, parfois de sa mère, et ainsi de suite. Il faut quand même que je vous le dise: la mère est une figure souvent très respectée dans les écosystèmes masculinistes. C'est sûr que c'est un peu ça, la porte d'entrée, si vous voulez.
Personnellement, je connais beaucoup de jeunes hommes qui adhèrent à la première partie du discours, mais qui n'adhèrent pas à la deuxième partie, qui est, effectivement, le dénigrement, la déshumanisation des femmes, et ainsi de suite.
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Il faut absolument aider les enseignants dans les écoles. Un certain nombre d'enseignants sont quand même un peu dépassés par les événements et ont du mal à engager la conversation avec les étudiants ou les jeunes sur ces questions. Évidemment, c'est parce que soit ils ne sont pas toujours préparés, soit ils ne veulent pas créer de conflits de loyauté. Ça, c'est important.
En ce qui concerne le premier élément, je pense qu'il faudrait effectivement mieux le documenter. Je pense que cela a été dit, il ne faut pas blâmer les jeunes hommes, il faut comprendre pourquoi aujourd'hui ils adhèrent davantage à ça. Il faut mener ici beaucoup de sondages, des entrevues; il faut vraiment mieux documenter cet élément.
En ce qui concerne le deuxième élément, et je pense qu'on y revient, il faut modérer le contenu préjudiciable en ligne.
Comme je vous le disais tout à l'heure, j'ai participé aux discussions sur le fameux projet de loi . Je le rappelle: un des cinq contenus préjudiciables en ligne du projet de loi était le partage de vidéos intimes sans le consentement, ce qu'on appelle la pornographie de vengeance. Cela participe aussi évidemment à un rapport de contrôle et de pouvoir entre l'homme et la femme, puisque ce sont souvent les jeunes hommes qui mettent en ligne des photos de leurs ex-conjointes.
Il faut revenir à la modération du contenu préjudiciable en ligne. De plus, je pense qu'il faut vraiment déployer beaucoup plus de ressources pour les jeunes hommes, notamment pour ceux qui sont violents. Il faudrait renforcer aussi ces endroits, protéger les femmes, et agir aussi du côté des jeunes hommes violents.
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Ma conclusion revenait sur deux éléments fondamentaux.
Premièrement, je voulais rappeler que, de notre côté, évidemment, nous regardons cette question à travers le prisme de l'extrémisme violent et donc des passages à l'acte violent. On voit une augmentation des passages à l'acte violent. Je vous ai cité quelques exemples dans l'espace occidental. Il y a aussi des études très intéressantes, aux États‑Unis, qui établissent le lien entre les meurtres de masse et les questions de genre. Elles montrent qu'il y a, dans un certain nombre de cas, une corrélation assez forte entre les deux. Ce sont des données quand même intéressantes, du point de vue du passage à l'acte violent.
Deuxièmement, il faut aussi prendre du recul par rapport aux passages à l'acte violent pour avoir une conversation sur les discours qui les sous-tendent. Les données que j'ai présentées montrent surtout que l'enjeu ne touche pas nécessairement toute la société dans son ensemble, mais plutôt la façon dont les jeunes hommes et les jeunes femmes comprennent ces questions aujourd'hui. Les jeunes hommes sont dans un écosystème plus conservateur ou réactionnaire où règnent une vision très différente et un courant moins égalitaire sur ces questions. Quand je dis « conservateur », je ne parle pas du conservatisme politique, évidemment.
Voilà les éléments que je voulais réitérer. Il est aussi important de revenir sur la question des réseaux sociaux numériques pour mieux la comprendre, puis de travailler sur le milieu de l'éducation. C'est pertinent de le faire, puisqu'on voit que ce sont effectivement les jeunes hommes qui adhèrent à ces écosystèmes.
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En fait, cet ouvrage montrait l'augmentation des différentes formes d'extrémisme violent dans l'espace occidental. Pendant très longtemps, on a beaucoup parlé du djihadisme, à juste titre, puisque celui-ci a fait beaucoup de victimes dans l'espace occidental et ailleurs. Ce que l'ouvrage documente bien, c'est la façon dont l'extrémisme de droite s'est accru en même temps. D'ailleurs, une partie du discours antiféministe s'inscrit dans l'extrémisme de droite, mais aussi dans l'extrémisme politico-religieux. C'est un élément très important à souligner. Nous regardons des influenceurs qui appartiennent plus à la droite radicale, mais il y en a d'autres qui sont dans l'espace politico-religieux. Ce sont des figures importantes.
En gros, c'est ce que l'ouvrage démontrait, et il est assez bien documenté, puisque nous étions dans une quinzaine de pays occidentaux avec des chercheurs de tous ces pays. Cela nous a permis de comprendre qu'on fait face aujourd'hui à de la violence ou de l'extrémisme violent protéiforme, ce dont le gouvernement du Canada a pris acte au cours des dernières années. Voilà donc la trame narrative, si vous voulez, de cet ouvrage.
J'ajouterai un dernier élément, aujourd'hui. Dans l'espace d'intervention qui est le vôtre, la Gendarmerie royale du Canada, à plusieurs reprises, a sonné l'alarme et a publié des communiqués de presse sur une nouvelle forme d'extrémisme violent qu'on appelle l'extrémisme violent nihiliste. Il est véhiculé par des groupes comme The Com et 764, entre autres, qui alimentent fortement les argumentaires antifemmes et antiféministes et qui sont très concrets, parce qu'ils arrivent à recruter des jeunes et à les pousser à commettre des violences à caractère sexuel, par exemple. C'est donc une réalité importante.
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C'est une excellente question.
Au cours des dernières années, le gouvernement du Canada, notamment Sécurité publique Canada, a financé un certain nombre d'initiatives axées sur l'évaluation des programmes de prévention. Je dois dire que la chaire UNESCO a eu un financement quinquennal, maintenant terminé depuis un an et demi, qui a permis de produire des données sur l'évaluation des programmes en prévention de la radicalisation et de l'extrémisme violent. Avec des listes d'indicateurs, on a aussi fait des capsules sur la façon de mieux évaluer les programmes.
Je vous dirai que, effectivement, beaucoup de programmes sont de plus en plus financés par le gouvernement fédéral et sont évalués. Là, il faudrait évidemment se tourner vers Sécurité publique Canada et le Fonds pour la résilience communautaire, puisqu'ils subventionnent des initiatives qui, a priori, ont évidemment des évaluations. Donc, ils seraient mieux à même de vous répondre sur les programmes qu'ils ont financés spécifiquement sur la question des mouvements masculinistes et, bien sûr, de la misogynie en ligne.
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Le mot « éducation » devra être retenu, parce que nous l'avons entendu dans tous les témoignages. J'entends ici « acquisition de compétences relationnelles », finalement.
Monsieur Morin, vous êtes un spécialiste de la radicalisation. Attardons-nous un peu aux comportements. Lors de la précédente réunion du Comité, nous avons accueilli un expert très intéressant, M. Jake Stika, pour ne pas le nommer, directeur général de Next Gen Men. Au cours de l'une de ses prises de parole, il a mentionné l'image mythique du vestiaire de hockey. Dans cet espace, les jeunes hommes font souvent l'expérience qui peut être plutôt violente de recevoir de l'information de façon passive.
Sur les réseaux sociaux, ce dont on est en train de se rendre compte, c'est que l'implication est peut-être plus active. Les influenceurs sur ces réseaux sont appelés par certains des « agitateurs », parce que les usagers de ces plateformes sont encouragés à faire des commentaires, à prendre la parole et à passer à l'action.
Cela a-t-il une incidence sur la radicalisation? Ensuite, une fois sorti du cyberespace, que se passe-t-il lorsqu'on se trouve dans la rue après avoir reçu cet entraînement?
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Merci beaucoup, madame la présidente.
Je remercie encore nos deux témoins d'être ici aujourd'hui. C'est une étude extrêmement importante.
Monsieur Morin, nous cherchons des solutions à proposer au gouvernement fédéral au sujet des difficultés découlant de ce mouvement antiféministe et misogyne. Vous avez parlé de l'importance de l'encadrement des cyberviolences et du travail que vous avez fait pour l'ancien projet de loi comme expert-conseil. Ma première question est la suivante.
Faudrait-il revenir à ce projet de loi?
Par ailleurs, aujourd'hui, on annonçait qu'il y aurait finalement une entente pour mettre fin à l'exception religieuse concernant le discours haineux, qui est inscrite dans le Code criminel. On ne pourra donc plus invoquer l'exception religieuse pour se permettre de dire n'importe quoi. On sait que, dans certains cas, ça peut être problématique, même relativement à ce mouvement antiféministe. Est-ce une autre piste de solution importante?
Par ailleurs, j'aimerais que vous reveniez sur l'importance d'encadrer les cyberviolences.
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Je suis d'accord sur les deux éléments.
Évidemment, concernant le projet de loi C‑63, il y avait différents types de contenus. Le contenu préjudiciable en ligne était défini comme les discours haineux, l'apologie de la violence et l'apologie du terrorisme. Dans ces trois cas, je pense que personne n'est contre la vertu. Il y avait aussi la pornographie juvénile et le partage d'images intimes sans consentement, mais je laisse cela de côté.
Quant aux trois premiers cas, cela me semble évident. Je ne pense pas qu'on puisse, par contre, ajouter la désinformation là-dedans, parce que c'est beaucoup trop large et il y aurait beaucoup de questions d'interprétation. Je suis évidemment conscient de l'importance de la liberté d'expression, mais ce que ce projet de loi faisait, finalement, c'était de demander aux plateformes de prendre elles-mêmes la responsabilité de retirer le contenu indésirable. Il créait aussi un poste d'ombudsman pour permettre à des gens qui estimaient que leur contenu avait été retiré de façon abusive de déposer une plainte. Après, les plateformes devaient évidemment rapporter des réponses. Il y avait évidemment aussi un commissaire.
Aucun projet de loi n'est parfait, comprenez-moi bien. Toutefois, je pense que c'est une copie mise sur la table de travail qui se tenait assez bien. Évidemment, je pense que le gouvernement avait ajouté des infractions de nature criminelle qui, à mon avis, ont un peu fait dévier le débat. Cela dit, je pense effectivement que des éléments de ce projet de loi étaient très bien.
Quant à la deuxième question, je suis effectivement pour le fait qu'il n'y ait pas d'exception. On ne peut pas s'appuyer sur des textes religieux pour menacer des gens de mort.
J'ai des discussions avec le gouvernement fédéral, notamment avec Sécurité publique Canada. L'extrémisme violent motivé par la haine des femmes est un sujet auquel le gouvernement s'intéresse de plus en plus, notamment à cause des deux attentats qu'il y a eu à Toronto en 2018 et en 2020. Il semble que ça ait quand même éveillé les consciences par rapport à ce problème.
Toutefois, le problème, en ce qui concerne les recherches, c'est que ça prend beaucoup de temps avant de colliger les données, de les étudier, de les analyser, et ainsi de suite. Je pense donc que, ce qui est important, c'est de mieux comprendre ce phénomène précisément avant de poser des gestes et de légiférer. Dans ces cas-là, on a parfois tendance à prendre des mesures sans nécessairement qu'elles soient bien évaluées par la suite. Je pense que c'est le problème, à l'heure actuelle.
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Oui, vous avez raison effectivement de le souligner, madame Nathan. On voit, de manière générale, un vent réactionnaire très fort contre le progressisme et les identités de genre, que ce soit les femmes ou les gens des communautés LGBTQ+, etc. C'est indiscutable. Peut-être est-ce une période de l'histoire qui est comme ça à l'heure actuelle. Je ne saurais pas l'interpréter. Il faudra regarder le cycle, dans quelques années, pour voir ce qu'il en sera, mais il est certain que c'est omniprésent. Effectivement, on associe, aujourd'hui, un peu tout ce qui touche au progressisme. On peut y ajouter le discours anti-woke, par exemple, dans nos écosystèmes. On voit qu'il y a des liens entre les critiques de ces types d'identité.
Je voudrais souligner un dernier point que vous avez évoqué. Vous posiez la question à ma collègue, juste avant.
Je voudrais signaler quelque chose de très important. Par exemple, au Québec, une loi du travail oblige notamment les universités à agir sur toutes les questions de violences à caractère sexuel. Dans mon université, tous les deux ans, nous recevons des formations sur les violences à caractère sexuel. Elles ne visent à culpabiliser personne, mais à nous dire que, si nous sommes témoins de violences à caractère sexuel, voici ce que nous pourrions ou devrions faire. En tant que gestionnaire, je suis accompagné, à mon université, par les ressources humaines et par les relations de travail, au cas où on me signalerait des comportements qui, parfois, sont minimes. Si c'est minime, on intervient de façon bienveillante avec des directives visant à faire cesser l'agissement, en disant à l'auteur du comportement répréhensible que c'est inacceptable. Ce peut aussi être beaucoup plus grave. Heureusement, je n'ai pas encore été confronté à des situations où, effectivement, des sanctions punitives devaient être prises. Ces mesures existent donc.
Vous parliez de la loi du travail au palier fédéral. On peut très bien progresser là-dessus de manière intelligente, sans paniquer non plus, en étant nous-mêmes, en tant que gestionnaires, étudiants, professeurs, chercheurs ou professionnels, et en étant accompagnés par nos organisations. Je pense que la témoin qui a parlé juste avant moi, Mme Prockiw, a livré un témoignage très important. On a souvent besoin d'être accompagné parce qu'on ne sait pas vraiment quoi faire. Je pense que ça peut vraiment fonctionner et tout changer.