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Monsieur le Président, c'est un honneur pour moi de prendre la parole aujourd'hui dans le cadre des débats entourant le projet de loi .
La première chose que j'aimerais faire avant d'aborder directement le projet de loi, c'est tout simplement de témoigner sincèrement ma solidarité et celle du Bloc québécois envers les femmes. Je dis les femmes notamment parce que ce sont elles qui vivent depuis 1876 de la discrimination fondée sur le genre. Comme je le disais, j'aimerais donc témoigner notre solidarité et leur dire que le Bloc québécois est évidemment en faveur de l'adoption du projet de loi S‑2.
Cela dit, malgré que le Bloc québécois soit en faveur de l'adoption du projet de loi, il faut rappeler que le projet de loi S‑2, comme d'autres avant lui — je pense aux projets de loi et C‑31 — s'attaquent à des injustices reconnues par la Cour suprême, mais de façon incrémentale et fragmentaire. Ces mesures législatives ne s'attaquent pas vraiment à toutes les discriminations que subissent les femmes autochtones, et, dans ce cas-ci, leur descendance en ce qui a trait à la transmission du statut.
Je vais reprendre à mon compte des termes employés par l'Assemblée des Premières Nations. La règle d'exclusion de la deuxième génération demeure une disposition coloniale, et, par le fait même, elle est indéfendable. C'est aussi une disposition qui est arbitraire. On ne peut pas obliger une nation à être ou à ne pas être ce qu'elle est. On ne peut pas dire à des êtres qu'ils sont autochtones ou qu'ils ne le sont pas. Ce n'est pas au gouvernement fédéral de décider qui fait partie des Premières Nations et qui peut donner ou octroyer son statut à ses enfants. Le simple fait de parler de « donner » ou « d'octroyer » un statut est révélateur. Dans le cadre des discussions relatives au projet de loi S‑2 et à tout ce qui concerne le droit à l'inscription, je crois qu'il faut faire preuve d'empathie. Je me verrais mal me faire interdire, par un gouvernement que je ne reconnaîtrais pas, de transmettre à mes enfants mon identité, mes valeurs, ma langue et ma culture.
C'est ce qui est en jeu chaque fois qu'on revient à la Chambre. J'ai mentionné plus tôt deux projets de loi. Depuis plus de 40 ans, on revient à la Chambre pour dire qu'il faut corriger des dispositions qui sont discriminatoires et arbitraires, notamment à l'égard des femmes.
Selon ce que le chef Verreault-Paul disait, la définition demeure, malgré le projet de loi , une définition coloniale des membres des Premières Nations. C'est à ça qu'on s'attaque. On sait que c'est un énorme morceau. J'ai mentionné que cela faisait plus de 40 ans, mais il faut que nous réussissions à voter en faveur de ce projet de loi, et je dirais même de ce projet de loi amendé. On sait que le projet de loi a été déposé au Sénat, que le Sénat a reçu beaucoup de témoins, qui ont mentionné qu'il était incomplet et qu'on devait y apporter plusieurs amendements. Nous sommes prêts à le faire; les discussions ont eu lieu et nous pouvons aller plus loin afin de régler ces dispositions discriminatoires.
L'exclusion de la deuxième génération fracture des familles en raison de règles qui pourraient être abolies. Nous espérons pouvoir en venir à bout. On parle d'exclusion d'enfants. Cela prive des milliers de personnes de la place qui leur revient au sein de leur communauté. Cela met en péril — et j'y reviendrai plus tard — le présent et l'avenir des communautés, de leur langue et de leur culture.
Nous souhaitons que le projet de loi S‑2 contribue à mettre fin au contrôle de l'identité autochtone par le gouvernement. Ce ne sera peut-être pas le seul projet de loi qui permettra d'y parvenir. Le gouvernement attend toujours d'être poussé dans ses derniers retranchements ou d'être pris dans les cordes pour effectuer des changements à la Loi sur les Indiens en matière de droit à l'inscription.
Ce qui se passe aujourd'hui avec le projet de loi , c'est vraiment une répétition de ce qui s'est passé avec d'autres projets de loi auparavant, nommément les projets de loi et C‑31. Il y a des jugements de la Cour suprême qui exhortent le gouvernement à faire des modifications de façon à ce que les dispositions qui sont anticonstitutionnelles deviennent constitutionnelles, mais on prend chaque fois énormément de temps pour arriver à faire de telles modifications, et cela devient un prétexte pour ne pas agir. D'une part, on n'agit pas tandis qu'on pourrait le faire. Quand je dis « depuis 40 ans », je fais référence à 1985, mais on pourrait dire « depuis 1876 » également. D'autre part, lorsqu'on décide de mettre en œuvre un projet de loi, on va prendre encore énormément de temps et on ne va pas nécessairement mettre les ressources nécessaires pour pouvoir le mettre en œuvre de façon efficace.
J'aimerais poursuivre en parlant des demandes qui ont été faites auprès du comité sénatorial par l'organisme Femmes autochtones du Québec, qui souhaitait justement embrasser la question des discriminations systémiques envers les femmes et les enfants. Je crois que leur première suggestion d'amendement, et sur laquelle nous sommes d'accord, parle d'abroger la règle d'inadmissibilité de la seconde génération, qui est ce qui nous intéresse — je ne dirais pas que c'est ce qui nous intéresse le plus, toutes choses pouvant être égales. Dans ce cas, il y a discrimination. Il n'y a pas une discrimination qui vaut mieux qu'une autre discrimination, mais, quand même, cette disposition touche énormément de gens.
Quand on regarde ça de plus près, on se rend compte que c'est vraiment une stratégie. Si je dis qu'il y a une volonté derrière la loi et le projet de loi présentement, si je dis qu'il y a une vraie stratégie d'assimilation, c'est parce que, ce que fait cette exclusion, c'est justement de refuser à des enfants de seconde génération leur identité autochtone. Si on le calcule bien, génération après génération, ces enfants, qui n'auront pas eu le droit à leur statut d'Autochtone, ne feront plus partie de ces statistiques. On s'entend pour dire que ce sont des personnes, mais je dois parler de chiffres. C'est donc vraiment une façon indirecte de faire s'éteindre l'identité autochtone d'enfants qui devraient être reconnus Autochtones. Encore une fois, c'est le gouvernement qui décide pour eux.
L'organisme Femmes autochtones du Québec veut évidemment préciser que c'est surtout les femmes qui ont été victimes de ce type de discrimination, notamment en vertu des dispositions d'exclusion où, justement, si une femme divorçait, se séparait ou que son mari décédait, elle n'était plus considérée comme Autochtone. Cela a été réglé, mais on est maintenant rendu à la deuxième génération. Le gouvernement, avec les différentes modifications ou les projets de loi adoptés, a donc tout simplement repoussé cette volonté — je dis « volonté » parce que je pense que le gouvernement en est bien conscient — d'assimilation des Premières Nations.
On pourrait regarder les chiffres pour le Canada, mais l'organisme Femmes autochtones du Québec mentionnait qu'au Québec, par exemple, en 2046, c'est 22 445 enfants qui auront été exclus. En 2066, c'est 54 745 enfants qui auraient été exclus en vertu du paragraphe 6(2). Qui plus est, d'ici 2066, 60 % des inscrits seront inscrits en vertu du paragraphe 6(2); 60 %, c'est énorme. On sait que ces 60 % n'auront plus droit à l'inscription. Ces enfants-là n'auront pas droit à l'inscription. Comme le disent elles-mêmes les représentantes de Femmes autochtones du Québec, c'est vraiment un compte à rebours démographique. J'ai d'ailleurs une pensée pour une jeune femme qui a comparu devant le comité des affaires autochtones et qui parlait de sa fille. La jeune femme est Autochtone et le papa de la jeune fille n'est pas Autochtone. C'est donc une union mixte et sa fille n'est pas considérée comme Autochtone, ce qui est une aberration.
On n'arrête pas de parler de dispositions, de Cour suprême, de discrimination systémique, mais, rien qu'à cet exemple, de façon très simple, il reste que cela veut dire que des enfants ne peuvent pas avoir le droit d'être ce qu'ils sont. J'aurais pu ajouter la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. La question y a été soulevée et cela contrevient à deux articles de la Déclaration.
J'ajouterais aussi qu'une de mes collègues du Sénat, Michèle Audette, qui avait pris la parole au comité lors de l'étude du projet de loi , a dit que le gouvernement était plus restrictif relativement à l'identité des Premières Nations qu'à celle des autres Canadiens dans la transmission de la citoyenneté. On voit donc qu'il y a déjà deux poids, deux mesures. Les Autochtones ne peuvent pas transmettre la citoyenneté de la même façon que les autres citoyens canadiens.
Je vais aborder maintenant le transfert aux Premières Nations de l'autorité de l'appartenance aux Premières Nations. Ça va encore dans le même sens. C'est une demande faite par Femmes autochtones du Québec. Comme on le sait, c'est le gouvernement qui a l'autorité en matière d'inscription des Premières Nations. Les Premières Nations demandent d'être elles-mêmes l'autorité en la matière et de décider qui appartient à leur bande, qui appartient à leur communauté.
J'ai l'impression que cette demande tombe sous le sens. On parle d'identité, on parle de citoyenneté. Ça m'apparaît assez incongru que ce soit l'œuvre d'une nation que de décider pour une autre nation qui fera partie des siens. C'est vraiment quelque chose qui est demandé par l'ensemble des parties prenantes. Je pourrais parler de l'Assemblée des Premières Nations et de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador qui sont également d'accord.
Cette inscription touche toutes les communautés, sauf celle faite en vertu de l'article 10 relatif à l'appartenance du code coutumier dont se sont dotées certaines Premières Nations. Cela touche pratiquement l'ensemble des Premières Nations sur le territoire du Canada. Encore une fois, je me permets de rappeler à nouveau la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones: c'est encore à l'article 33 que contrevient le gouvernement du Canada en ne cédant pas cette autorité aux Premières Nations. C'est une atteinte franche, directe, non déguisée au droit à l'autodétermination. Nous espérons que cette autorité sera transférée aux Premières Nations.
Un autre élément soulevé par Femmes autochtones du Québec, c'est le droit de retirer l'obligation du nom du père. Depuis 1985, si la mère n'identifie pas le père, le ministère présume que l'enfant n'a pas droit à l'inscription. Cela veut dire que les répercussions touchent les mères d'enfants non reconnus visés par l'article 6.2.
Il faut encore une fois se référer à l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. Ma collègue Michèle Audette en a également témoigné en comité. Les femmes, les filles ont subi malheureusement beaucoup de violences et de traumatismes par rapport à ces clauses d'exclusion qui ont fait en sorte d'arracher des femmes à leurs familles, à leurs communautés. Je parle de femmes, mais il y a également des garçons, des hommes. Du jour au lendemain, on décide qu'ils ne sont plus Autochtones, qu'ils n'ont plus de droits. On les prive de leur culture. On les prive des leurs. On les prive de leur langue. On leur demande de quitter la communauté.
Le fait d'être obligé de reconnaître le père fait sensiblement la même chose. On vient de décider encore une fois que certains enfants n'ont plus le droit d'être Autochtones. On demande justement que la femme n'ait plus à identifier le père.
J'ai parlé de violence, mais on pourrait penser à tout ce qui est viol. Il faut dire les mots tels qu'ils sont. Il y a donc les viols et, parfois, pour des questions de sécurité, on ne voudrait pas non plus être tenu de mentionner le nom. En outre, dans certaines situations, malheureusement, le nom du père ne peut être connu non plus. De toute façon, selon la Charte, c'est une violation du droit à la sécurité et à la dignité des femmes victimes de violence.
Un autre point qui a vraiment fait l'objet de débats et qui va peut-être en faire aussi à la Chambre, c'est toute la question de reconnaître et de réparer officiellement les préjudices causés par la Loi sur les Indiens. À chaque réforme, que ce soit le projet de loi C‑31 ou le projet de loi , a introduit une disposition qui excluait toute possibilité d'indemnisation pour les victimes de discrimination, et c'est la même chose dans le projet de loi . Pour les femmes, les impacts sont sensiblement les mêmes: perte de statut, exclusion de la communauté, privation de droits socioculturels, traumatisme intergénérationnel. La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones demande que la réparation soit effective. Les victimes ont droit à une réparation selon l'alinéa 8(2)d).
Femmes autochtones du Québec demande également des excuses officielles. On veut qu'il y ait une réparation, mais il faut que le gouvernement s'excuse d'avoir discriminé de façon systémique depuis toujours les femmes autochtones et les Autochtones et de continuer à le faire. Comme je l'ai dit, on ne peut pas se leurrer: malgré tout, dans le projet de loi non amendé ou même avec les amendements, il reste des discriminations systémiques.
Avant de conclure, j'ajouterais peut-être d'autres éléments parce que j'ai une inquiétude que j'ai évoquée un peu plus tôt aujourd'hui quand j'ai parlé du Comité permanent des affaires autochtones et du Nord. Il y a une étude présentement, dans laquelle on parle justement du droit à l'inscription, mais de façon plus générale que le projet de loi . J'en parle aujourd'hui, mais, évidemment, le projet de loi n'est pas encore renvoyé pour étude au Comité. Il reste qu'on nous parle beaucoup de consultation. On nous parle d'aller faire une tournée canadienne pour voir si tout le monde est d'accord et s'il n'y a pas d'autres dispositions auxquelles on pourrait s'attaquer.
Sachant que le projet de loi devrait atterrir bientôt, je suis préoccupée, comme tous les membres du Comité. Il y a une date butoir; c'est la Cour suprême qui demande qu'on ait réglé la chose d'ici le 26 avril prochain. Ça presse donc déjà, mais on nous parle de possibles consultations. J'ai peur qu'on prenne du temps. Je pense qu'il faut être clair aussi, car tous les intervenants nous ont interpellés à ce sujet: il y a urgence. J'ai parlé tout à l'heure de l'année 2046 et ensuite de 2066; on voit que des droits s'éteignent chez des enfants, donc qu'on menace des communautés autochtones elles-mêmes. Le temps de consultation et de mise en œuvre fait en sorte qu'on met vraiment ces communautés à risque.
Évidemment, il y a la question de volonté du gouvernement. Est-ce que le gouvernement veut vraiment procéder rapidement? Ensuite, il ira consulter encore. Il n'y a aucun problème. On peut y aller de façon progressive, pas très rapidement, petit pas par petit pas. C'est ça qu'il fait de toute façon depuis le début. D'abord, qu'on adopte le projet de loi avec les amendements proposés par le Sénat. Ensuite, on ira faire la tournée. Qui plus est, on sait qu'il y a déjà des retards dans les inscriptions de milliers de personnes. Pour ce qui est des délais des normes de services du ministère, ce sont des milliers de personnes qui n'ont pas obtenu leur statut dans les temps requis. Ça risque de faire boule de neige. Il faudrait vraiment qu'on ait des ressources pour pouvoir s'attaquer à ça et des ressources, également, pour les Premières Nations. Quand on a une communauté qui s'agrandit, déjà que les services et tout le financement pour les Premières Nations ne répondent pas à leurs besoins, il faut également que ce soit fait de façon conséquente.
Pour conclure, je citerai encore une fois le chef Verreault‑Paul et Femmes autochtones du Québec. Je fais de leurs paroles les miennes. Des représentants FAQ ont dit ceci:
C'est seulement en intégrant [les] amendements [du Sénat et les leurs] et en dotant les communautés des ressources nécessaires que le Canada pourra mettre fin, de manière définitive, aux politiques d'assimilation légale et respecter ses engagements en matière de droits humains et de réconciliation.
Le chef Verreault‑Paul, lui, a dit que les membres des Premières Nations ont le droit inhérent de définir leur propre peuple. Il « exhorte donc tous les députés à s'unir pour démanteler l'échafaudage colonial de la Loi sur les Indiens ».
En terminant, je dirais que le Bloc québécois est évidemment d'accord pour faire cesser toutes les pratiques coloniales systémiques du gouvernement fédéral, parce que c'est nous seuls qui décidons de notre identité.