Monsieur le président, j'aimerais tout d'abord parler un peu de ce qui s'est passé en Ukraine et de la façon dont nous devrions interpréter les événements incroyablement mouvementés, tragiques et utiles qui sont survenus au cours des trois derniers mois.
Ce qui importe le plus dans nos discussions d'aujourd'hui au sujet de l'Ukraine, c'est de comprendre que le conflit est clairement un combat politique et même moral. Le conflit porte sur le type de régime dans lequel les Ukrainiens veulent vivre et dont ils veulent faire partie. Veulent-ils vivre dans une démocratie qui respecte la primauté du droit, les droits de la personne et les libertés individuelles, ou veulent-ils vivre dans un régime autoritaire?
Ce conflit a éclaté à cause d'un simple accord de commerce et d'association. Il reposait toutefois sur cet enjeu plus vaste. Il est important de le souligner car parfois, surtout à l'extérieur de l'Ukraine, la lutte est dépeinte comme une bataille au sujet du nationalisme, de la religion, de la langue ou de la culture.
Il y a assurément des différends en Ukraine au sujet de certaines de ces questions, mais ce n'était pas l'enjeu au coeur de ce conflit. Les manifestants du Maïdan se sont exprimés en ukrainien et en russe, ce qui est un point essentiel sur lequel il faut insister.
La raison pour laquelle je le souligne, c'est en partie parce que nous entendons et continuerons d'entendre des Russes exprimer un point de vue bien arrêté, mais pas tous. Un grand nombre d'entre eux aimeraient vivre dans un régime plus démocratique et ont suivi les événements sur le Maïdan avec beaucoup de sympathie. Toutefois, certaines autorités russes essaient et continueront d'essayer d'étiqueter le conflit en tant qu'affrontement nationaliste ou que guerre civile.
Nous entendons déjà ce genre de discours. Je suis le ministère russe des Affaires étrangères sur Twitter et déjà on commence à qualifier les Ukrainiens de terroristes et de nazis. Nous devons donc faire très attention de ne pas laisser libre cours à ce genre de propagande.
Je sais que les députés ici présents et les Canadiens à l'écoute s'intéressent à ce sujet. Par conséquent, j'ajoute une note de bas de page à mes observations et je suggère à ceux qui s'intéressent à cet aspect du conflit en Ukraine de lire un excellent article de Timothy Snyder, professeur d'histoire à Yale, paru récemment dans la New York Review of Books. L'article traite précisément de ce sujet. Nous allons entendre bien des réactions négatives qui diront autre chose de l'Ukraine, et il est très important de bien nous informer.
Nous avons suivi de près les événements en Ukraine avec crainte et angoisse pour les vies perdues. De quoi l'Ukraine a-t-elle besoin maintenant?
Tous ceux qui souhaitent voir la démocratie prospérer en Ukraine, et je suis convaincue que c'est le cas de chacun ici présent, doivent maintenant se concentrer sur trois choses: nous devons offrir aide et soutien pour les nouvelles élections; nous devons soutenir l'Ukraine économiquement; et nous devons appuyer l'intégrité territoriale de l'Ukraine, particulièrement en ce qui a trait aux revendications que nous entendons déjà et que nous entendrons peut-être de la part de la Russie.
Pour ce qui est des élections, la date du scrutin a été fixée, et celui-ci se tiendra en mai. Il importe que nous mettions l'accent là-dessus, que le Canada soit présent et qu'une délégation canadienne de haut niveau soit sur place à l'avance. C'est à ce moment-là que nous verrons se former un nouveau gouvernement ukrainien pleinement légitime. C'est un point crucial. Gardons à l'esprit cette récompense. Les observateurs internationaux sont vraiment essentiels pour conférer cette légitimité — non pas simplement pour marquer le processus de notre sceau d'approbation, mais aussi pour garantir qu'il soit véritablement juste et ouvert.
Par ailleurs, et ce point a déjà été mentionné aujourd'hui, mais je ne saurais insister suffisamment sur son importance, l'Ukraine a maintenant réussi à renverser un gouvernement autoritaire, un régime dont les intentions sanglantes sont devenues de plus en plus évidentes à mesure que le conflit s'aggravait.
L'Ukraine n'a pas encore de nouveau gouvernement fonctionnel et efficace. La grande difficulté pour ce gouvernement, c'est que, au début de la crise, la situation économique était très mauvaise en Ukraine. La crise n'a fait qu'exacerber le problème. Si nous croyons aux valeurs défendues par les manifestants au Maïdan — et je suis persuadée que c'est notre cas à tous —, nous devons absolument appuyer les autorités démocratiques ukrainiennes. Il faut déployer des efforts multilatéraux et multipartites. Il faut que le FMI, l'Union européenne et le Canada mettent l'épaule à la roue.
Je ne saurais trop insister là-dessus. Après tout, au cours de notre vie, soit ces 20 dernières années, l'Ukraine a déjà connu deux révolutions démocratiques. Elle en est maintenant à sa troisième révolution. L'Ukraine est devenue un État indépendant en 1991. Puis, en 2004-2005, lors de la révolution orange, les Ukrainiens se sont débarrassés d'un gouvernement qui avait des tendances autoritaristes.
Appuyons l'Ukraine maintenant pour que, dans 10 ans, nous n'ayons pas encore à débattre à la Chambre de la façon de réagir à une autre révolution dans ce pays. Cela serait insupportable pour le peuple ukrainien, qui, jusqu'ici, a fait preuve d'un engagement exemplaire à l'égard de la démocratie, d'une foi inébranlable en celle-ci et d'une volonté remarquable de ne pas céder au cynisme. Les Ukrainiens finiront aussi par en avoir assez. En ce moment crucial, il est important de ne pas abandonner les idéaux démocratiques et les efforts consacrés à la mission. L'étape vraiment difficile commence maintenant.
Un de nos collègues, qui, je l'espère, prendra la parole ce soir, possède une vaste expérience de la situation en Pologne et des révolutions que ce pays a connues. La première leçon qu'on peut tirer de la Pologne, c'est qu'une société civile puissante est essentielle pour renverser un régime autoritaire. Deuxièmement, l'appui donné par des institutions de l'extérieur peut faire la différence entre la réussite ou l'échec des nouvelles autorités démocratiques. On ne saurait trop insister sur l'importance des liens avec l'Union européenne, la volonté de faire partie de l'Europe et l'appui que les pays européens ont offert à la Pologne pour l'aider à bâtir une société démocratique. Nous devons offrir un soutien semblable à l'Ukraine afin d'atteindre un objectif semblable.
La troisième chose dont les Ukrainiens ont besoin maintenant, c'est notre appui à l'intégrité territoriale du pays. C'est absolument essentiel. Les événements survenus en Ukraine n'étaient pas ce que le Kremlin voulait, ni ce qu'il prévoyait. Je pense réellement qu'il ne s'y attendait vraiment pas, à en juger par les déclarations qui en proviennent. Il est très difficile, pour les autorités russes actuelles, d'imaginer les Ukrainiens comme peuple indépendant, après avoir entendu Vladimir Poutine dire qu'il considère les Ukrainiens et les Russes comme un seul peuple. Vladimir Poutine ne comprend pas que les Ukrainiens puissent vouloir vivre sous un régime différent.
Nous devons faire savoir très clairement aux Russes que la communauté internationale défend l'intégrité territoriale de l'Ukraine, que le peuple ukrainien a pris sa décision dans le sang et que nous devons l'appuyer. C'est essentiel pour la démocratie ukrainienne et pour la stabilité géopolitique de toute la région.
En terminant, je lance un appel à mes collègues d'en face. Je crois qu'il y a consensus à la Chambre au sujet de l'Ukraine. Si nous sommes parvenus à un consensus, ce n'est pas seulement parce que nous sommes nombreux à être d'origine ukrainienne ou à compter des Canadiens d'origine ukrainienne dans notre circonscription — beaucoup de membres de ma famille, Canadiens d'origine ukrainienne, comme moi, vivent dans la circonscription de la députée d'Edmonton—Strathcona —, mais parce que nous croyons tous à la démocratie. C'est une valeur absolument fondamentale pour les Canadiens.
Querellons-nous ici au sujet de questions politiques sur lesquelles nous ne nous entendons généralement pas. Querellons-nous au sujet du fractionnement du revenu ou de Keystone, mais n'utilisons pas l'Ukraine à des fins politiques partisanes, en oubliant ceux à qui cette révolution a coûté la vie. Ne diminuons pas l'importance de leur sacrifice. Je pense que personne ici ne veut cela. Si nous pouvons affirmer aux Ukrainiens que nous nous unissons pour les soutenir, nous leur envoyons un message très fort.
Nous leur disons que nous mettons de côté nos allégeances politiques et que le Canada tout entier les appuie. Nous pouvons donner un bel exemple à la population ukrainienne. Nous ne nous entendons pas sur certaines questions, c'est vrai, mais nous partageons tout de même certaines valeurs et nous sommes disposés à mettre nos désaccords de côté pour leur venir en aide.