Bonjour. J'ai le plaisir de me joindre à vous depuis la collectivité de la Première Nation d'Eskasoni. Le temps est ensoleillé ici, dans le magnifique territoire d'Unama'ki, situé sur la côte Est du Canada. Eskasoni est la plus grande collectivité mi'kmaq, étant donné qu'elle compte près de 4 700 personnes.
Je m'appelle Leroy Denny, et je suis chef de la communauté d'Eskasoni. Je vous remercie de m'avoir invité à comparaître devant votre comité au sujet de la motion visant à étudier l'application de la loi dans les réserves des Premières Nations.
Je suis né, et j'ai grandi ici, à Eskasoni, au sein de ma communauté. Mon grand-père était également chef de ma communauté. De plus, mon parrain était un vétéran du Vietnam et chef de police d'Eskasoni pendant de nombreuses années. Il était l'une des personnes qui ont joué un rôle essentiel dans la création d'un service de police, c'est-à-dire la police tribale d'Unama'ki, dont je vais vous parler.
Je suis ici pour parler des pratiques policières actuelles et de l'application de la loi dans les collectivités des Premières Nations.
Il est indéniable que les effets du colonialisme continuent de se répercuter dans toutes les collectivités autochtones des quatre coins du pays. Les coûts du maintien de l'ordre dans les réserves demeurent une source de conflit qui doit être réglée. La position du Canada, qui consiste à considérer le maintien de l'ordre dans les réserves comme une responsabilité qu'elle partage avec les provinces, a créé une confusion en matière de compétences qui se traduit par des services de police inefficaces et manquant de ressources, et ce sont les membres de nos communautés qui en souffrent en fin de compte. Dans les années 1970, un programme des gendarmes spéciaux a été mis en place dans les collectivités des Premières Nations de la Nouvelle-Écosse, un programme qui était sous-financé et qui manquait de ressources. Depuis, en raison de ces problèmes, les Mi'kmaq exercent des pressions pour obtenir le contrôle des services de police dans leurs collectivités.
En réponse à la Commission royale sur les peuples autochtones et à l'enquête sur l'affaire Donald Marshall, la police tribale d'Unama'ki a été créée en 1994, dans le cadre de la politique fédérale de maintien de l'ordre dans les réserves des Premières Nations, afin d'assurer le maintien de l'ordre dans les cinq collectivités mi'kmaq du Cap-Breton, à savoir Eskasoni, Membertou, Potlotek, Wh'koqma'q et Wagmatcook. Dans le passé, j'ai été employé comme gardien de prison, et aussi comme répartiteur à temps partiel. C'est l'un des premiers emplois que j'ai occupés quand j'étais très jeune.
L'obtention du contrôle de nos services de police était un élément clé pour atteindre l'autodétermination et renforcer le contrôle de l'application de la loi dans nos collectivités. C'était une façon décolonisée d'offrir des services de police. Une méthodologie culturelle était utilisée et mise en œuvre dans les pratiques de la police communautaire afin de résoudre les problèmes, de favoriser la guérison de la communauté et de gagner sa confiance, en utilisant notre langue. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, ce programme essentiel a cessé d'être financé, et la GRC a créé les Services de police communautaires, autochtones et interculturels pour servir les collectivités des Premières Nations.
À l'heure actuelle, la GRC sert notre collectivité. Je salue les efforts qu'elle déploie pour assurer le maintien de l'ordre dans notre collectivité, car il y a des policiers mi'kmaq dans ses rangs. Mon propre frère a été à la fois au service de la police d'Unama'ki et de la GRC afin d'assurer le maintien de l'ordre dans notre collectivité, et il a pris sa retraite il y a quelques mois.
Cependant, en tant que dirigeant et membre de la communauté, je ne peux m'empêcher de constater les injustices auxquelles nous continuons de faire face, non seulement en ce qui concerne notre cheminement vers l'autodétermination, mais aussi en ce qui a trait à notre santé et notre sécurité dans les réserves.
Lorsque la pandémie mondiale a frappé l'année dernière, une directive a été donnée selon laquelle les services de police responsables des collectivités autochtones et le système judiciaire aideraient les collectivités autochtones à faire respecter leurs règlements administratifs liés à la COVID, c'est-à-dire les mesures de confinement que nous avons mis en œuvre. Cependant, ce n'est pas ce qui est arrivé en réalité. Ce qui s'est passé, c'est qu'ils n'ont pas respecté nos règlements administratifs. Nous avions nos propres couvre-feux, nos propres mesures de confinement, et ils n'ont pas été respectés. Nous avions imposé nos propres restrictions, et les services de police nous ont posé des problèmes. J'ai fini par appeler mon député, et le plus haut cabinet, pour m'assurer que nos règlements administratifs seraient respectés, mais la situation a été très difficile pour nous, en ce qui concerne notre sécurité et le respect de nos mesures de confinement pour empêcher la COVID-19 d'entrer dans nos collectivités.
Ce problème entrave également notre capacité à faire respecter les lois adoptées dans les réserves. Ces règlements administratifs ne sont pas respectés par les autorités policières actuelles, ce qui rend difficile le cheminement vers l'autodétermination de nos communautés. La situation était très difficile.
Avant de terminer l'exposé que je donne au Comité aujourd'hui, j'aimerais aborder la question de la santé et de la sécurité dans les réserves par rapport aux services de police. En raison de mon expérience personnelle, je peux témoigner du problème auquel nous faisons face à cet égard.
À la fin février, le 28 février, l'un de mes directeurs, le PDG de Crane Cove Seafoods, a été atteint par balle. C'est mon voisin, mon cousin propre, il fait partie de ma famille. Il a été attaqué juste à côté de chez moi. Encore aujourd'hui, nous ne connaissons pas l'identité du tireur.
La première personne qu'il a appelée, c'est moi, parce que j'étais juste à côté, un peu plus loin sur la rue. Il m'a appelé, et j'ai composé le 911. J'entendais sa détresse au téléphone. Il venait d'être atteint par balle, deux fois plutôt qu'une.
Les membres de ma famille et moi avons tous entendu les tirs. J'ai passé au moins quatre minutes en ligne avec le 911. Une fois là-bas, la personne à l'autre bout du fil m'a dit de ne pas entrer, mais mon cousin était en détresse, donc je devais entrer. Déjà 10 minutes s'étaient écoulées, et nous attentions toujours les policiers et les ambulanciers. Je devais y aller. Dieu sait que je ne savais pas si le tireur était toujours là, mais je devais sacrifier ma propre vie pour sauver mon cousin.
Vingt minutes plus tard, il était installé dans mon véhicule, et je l'ai conduit jusqu'au poste ambulancier. Les policiers n'étaient toujours pas arrivés. Je ne sais toujours pas pourquoi aujourd'hui. Je souffre toujours d'un traumatisme. J'ai vu beaucoup de sang. Heureusement, il a survécu. Il est en train de se rétablir.
Au bout de 30 minutes — j'ai compté les minutes qui se sont écoulées quand j'ai fait ma déclaration —, la police est finalement arrivée chez lui pour commencer son enquête. Les policiers ont bâclé le travail.
Sa vie dépendait des policiers et des ambulanciers. Sa vie dépendait de moi. C'est moi qui suis arrivé le premier sur les lieux. Je l'ai conduit jusqu'à l'ambulance. Cela n'aurait pas dû se passer comme cela. Ce ne sont pas de simples citoyens qui devraient sauver la vie des leurs sur la ligne de front. Ce sont les policiers. Nous devrions pouvoir nous fier aux policiers et leur faire confiance. C'est ce que nos accords prévoient. Ce n'est pas moi qui devrait le faire, mais eux. J'ai toujours beaucoup de questions sur tout cela, et ce n'est pas fini.
Je m'arrêterai là.