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D'une salle de lecture à une salle de comité

Steve Delroy, conservateur à la retraite et Audrey Dubé, conservateure adjointe à la retraite, Services de conservation

« Les différentes facettes de la vie politique influent de bien des façons sur l’allure d’un édifice législatif. Le fonctionnement d’une assemblée législative exige non seulement une enceinte mais aussi des foyers, des bureaux et des salles spéciales. De même, les dimensions, le style et l’ornementation des salles spéciales sont souvent fonction de considérations d’ordre politique. Il n’est donc pas surprenant que l’évolution des activités et de la pensée politiques se répercute sur l’usage et, par conséquent, les oeuvres d’art, l’ameublement et l’architecture propres aux salles spéciales. À titre d’exemple, le 30 septembre 1990, l’ancienne salle de lecture parlementaire était convertie en salle de comité. Le présent article relate l’histoire de cette salle. »

L’existence d’une salle de lecture à la Chambre des communes et au Sénat est une tradition dont 1’origine est antérieure à la Confédération. Avant 1867, le Parlement de la province unie du Canada se déplaçait d’une ville à 1’autre. Entre août 1852 et février 1854, il se réunissait à l’Hôtel du Parlement à Québec. Deux grandes salles de lecture avaient alors été aménagées au rez-de-chaussée, en plus d’une salle de comité, d’une salle de conférence et d’une bibliothèque, à l’intention des membres de l’Assemblée législative et du Conseil législatif.[1]

La salle de lecture originale

La salle de lecture dans les années 1920

En 1859, les architectes Thomas Fuller et Chilion Jones déposaient leurs plans en vue de la construction des édifices du Parlement à Ottawa. Leurs croquis prévoyaient alors l’aménagement d’une salle de lecture à l’extrémité nord de chaque enceinte.[2] Il a cependant fallu attendre 1882 avant que la salle de lecture de la Chambre des communes ne soit déménagée dans un espace plus vaste, auparavant occupé par la Cour suprême et par la Bibliothèque du Parlement. Cette immense pièce, initialement appelée Galerie de peintures, offrait aux députés une salle de lecture de dimensions respectables tout en permettant d’absorber le tropplein de la bibliothèque.[3] C’est dans cette salle, contenant des journaux, des périodiques de même qu’une collection de 20 000 ouvrages réunis à la mezzanine, qu’a pris naissance l’incendie qui devait détruire l’édifice du Centre en 1916.

Sa reconstruction

La prise en charge par la Bibliothèque se produisit au cours

À sa première réunion, le Comité mixte sur la reconstruction de l’édifice du Parlement examina trois séries de plans, dont chacune réservait une place de choix aux salles de lecture.[4]

La nouvelle salle de lecture de la Chambre des communes, dont les plans avaient été réalisés par les architectes John A. Pearson et Jean O. Marchand, était plus spacieuse que celle du Sénat en raison du plus grand nombre de députés..

Pendant soixante-dix ans, cette salle mit à la disposition des parlementaires, du personnel et des membres de la tribune de la presse une vaste collection de journaux et de périodiques canadiens et étrangers, de même qu’un grand nombre d’hebdomadaires régionaux.

Dès le départ, la responsabilité de la salle de lecture fut confiée au greffier de la Chambre des communes, lequel était directement comptable au Président. À la suite d’une recommandation du Comité de régie interne, elle fut prise en charge, en 1954, par la Bibliothèque du Parlement;[5] le Comité mixte de la Bibliothèque proposa aussi de s’occuper de la salle de lecture du Sénat; toutefois la Chambre haute déclina 1’offre. Afin de ne laisser planer aucun doute sur son accessibilité à l’ensemble des parlementaires, on rebaptisa la Salle de lecture de la Chambre des communes Salle de lecture parlementaire.

La prise en charge par la Bibliothèque se produisit au cours de la restauration de celle-ci après 1’incendie de 1952. Pendant quatre ans, une partie de la salle de lecture tint lieu de bureau central à la Bibliothèque du Parlement. On y avait réuni une collection d’ouvrages et de documents afin d’offrir aux députés un service de consultation rapide.[6]

Au cours de cette même période, la bibliothèque entreposa une partie de sa collection dans une pièce relativement petite reliant le premier étage de la Chambre des communes à la Bibliothèque.[7] C’est ce qui allait devenir, après septembre 1990, la nouvelle salle de lecture parlementaire.

Les besoins du XXe siècle

Les dimensions et l’emplacement stratégique de la salle de lecture, en 1920, témoignaient de l’importance grandissante de la Chambre par rapport au Sénat. De même, la place de plus en plus grande occupée aujourd’hui par les comités a entraîné sa transformation en une salle de comité à proximité de l’enceinte de la Chambre. La vocation d’autres salles spéciales dut également être modifiée au gré des besoins. Le Salon du Commonwealth, situé juste à côté, était à l’époque un fumoir. La nouvelle salle de comité permettra au public d’avoir davantage accès à l’une des salles patrimoniales les plus élégantes du Parlement. C’est là une manifestation de la volonté politique d’ouvrir le Parlement à la population canadienne.

Les architectes, en particulier Pearson, ont accordé un soin particulier à l’ornementation de la pièce et consacré beaucoup de temps au parachèvement de la décoration intérieure. Le travail devait se faire « selon ses propres croquis et sous sa direction ».[8]

Pearson proposa de nombreux ajouts et changements aux plans initiaux et la plupart furent approuvés par le Comité mixte sur la reconstruction de 1’édifice du Parlement. Ces modifications visaient à souligner le caractère distinctif des salles et à en accroître la valeur et la beauté.

Pearson produisait des chefs-d’oeuvre parce qu’il pouvait, dit-on, passer des heures à peaufiner les moindres détails de construction et d’architecture.[9] L’édifice offre non seulement une diversité de décors gothiques mais présente aussi une touche de classicisme dans certaines pièces. En plus d’être 1’une des salles spéciales les plus spacieuses, la salle de lecture a un style architectural et une décoration plus recherchés que la Salle du comité des chemins de fer.

Les sculptures

Comme on peut y accéder par le Hall d’honneur, le corridor nord et le Salon du Commonwealth, la salle se trouve en un endroit stratégique. Le petit couloir qui y mène est surmonté d’une voûte ornée de clefs à l’intersection de ses nervures et d’encorbellements représentant dix éminents correspondants parlementaires. Ce projet, entrepris par les Travaux publics en 1949 et terminé en 1950, visait à souligner la vocation de la salle et à honorer d’anciens journalistes ayant fait leur marque comme fondateurs ou éditorialistes de journaux canadiens. La plupart d’entre eux firent eux-mêmes le saut en politique par la suite. Grattan O’Leary qui, après l’achèvement des travaux, fut l’un des premiers journalistes à s’extasier devant le rare mélange de confort et de beauté du décor de la nouvelle salle de lecture, ne s’attendait sans doute pas à être un jour l’un des modèles du sculpteur parlementaire Cléophas Soucy.

« Dès l’entrée, le visiteur est frappé par l’élégance du décor, les proportions et les matériaux, le tout étant conçu selon l’interprétation que le mouvement Beaux-Arts donnait des formes classiques. »

La décoration

La partie inférieure des murs est recouverte de chêne de teinte brun-rouge. L’installation des boiseries, qui sont l’oeuvre de T.H. Hancock, commença en janvier 1920 et fut terminée à temps pour l’inauguration du Parlement, le mois suivant.[10] La surveillance de tous les travaux avait été confiée à l’entrepreneur général P. Lyall and Sons.

La partie supérieure est constituée de pilastres entre lesquels sont intercalés des panneaux peints ainsi que des fenêtres à carreaux sur les longs pans, qui donnent un éclairage à effet de claire-voie. Les murs en imitation de pierre de Bath sont ornés d’éléments décoratifs tels des festons, des masques et des pilastres couronnés de chapiteaux corinthiens. Ces détails encadrent joliment les peintures murales.

Les peintures murales

La nouvelle salle de comité

En mars 1920, Pearson fit part au Comité mixte sur la reconstruction de son projet de décorer la salle de lecture de peintures murales. Il est intéressant de noter que le plan de 1919 faisant état des spécifications parlait de « tapisserie » et non de panneaux peints.11 Il demanda l’autorisation de dépenser la somme de 19 000 $ et retint les services de l’« artiste canadien », Arthur Crisp, pour exécuter le travail.

Crisp qui est né à Hamilton (Ontario), en 1881, s’installa aux États-Unis et termina sa formation auprès de l’Art Student’s League de New York. La décoration murale était sa spécialité. Lorsque Pearson l’engagea, Crisp s’était déjà acquis une bonne réputation dans le milieu grâce aux nombreux honneurs qu’il avait reçus pour ses travaux dans des théâtres, des hôtels, des édifices publics et des résidences privées. Il s’adonna non seulement à la peinture murale, mais encore au portrait, au paysage et sut se distinguer pour ses oeuvres de batik.

En juillet 1921, Crisp fit livrer de New York quelques-uns des panneaux, les installa et profita de son séjour pour y mettre la dernière main.[12] Le projet comprenait en tout dix-sept peintures, dont la réalisation fut achevée en mars 1922. Les plus remarquables sont celles qui ornent les murs sud et nord.

Leurs chaudes couleurs (tons ocre avec des touches de vert, de brun pâle et de turquoise) contribuent à l’atmosphère de la pièce. Une fois installées, les murales furent décrites comme étant typiques du style audacieux et coloré de Crisp.[13]

Deux panneaux rendent hommage à l’art de l’imprimerie. Le principal d’entre eux, qui est surmonté d’un fronton au-dessus de la cheminée, s’intitule « Le Rayonnement de l’Imprimé ». Il s’agit d’une admirable fresque symbolique qui illustre la diffusion du savoir. Le personnage symbolique brandit la torche du savoir et un miroir reflétant les nouvelles du monde. « Les garçons représentent les étapes mécaniques; les sphères montrent l’Empire britannique en rouge. La colombe évoque les bonnes nouvelles; le pigeon voyageur, la transmission des nouvelles; le corbeau, les mauvaises nouvelles ».[14]

La fresque d’en face intitulée « L’Imprimé » est son pendant. D’interprétation plus littérale, elle évoque la raison d’être d’une salle de lecture consacrée aux journaux canadiens, en rendant hommage aux réalisations de la presse. On y voit une presse datant des environs de 1920 et un groupe de pressiers en train d’examiner une épreuve. Ses sujets sont l’industrie de 1’imprimerie au Canada et la diffusion des nouvelles sur les affaires du pays.

Quatre autres murales illustrant différentes époques de l’histoire du Canada ornent les coins de la salle. Elles représentent :

Le plafond

Le plafond de la salle de lecture avait été temporairement décoré pour l’inauguration du Parlement. En mai 1919, Pearson obtint l’autorisation d’engager un sculpteur pour réaliser les oeuvres devant orner les plafonds de l’enceinte de la Chambre des communes, de la salle de lecture, du Salon du Commonwealth, du Restaurant parlementaire et des salles à dîner privées.[15]

Pearson engagea Ferdinand L. Cerracchio pour la somme de 3 000 $; une commission de 8 000 $ fut ajoutée à son premier contrat, en décembre de la même année, en échange de la décoration d’autres salles.[16] Cet artiste né en Italie en 1880, avait émigré aux États-Unis au début du siècle. L’essentiel de son oeuvre était constitué de statues, de bustes et de monuments commémoratifs.

Le magnifique plafond voûté de style renaissance rehausse la beauté de ce décor classique. Des cartouches encadrés de figures et de riches moulures à motifs de volutes et de palmettes sont peints dans des tons doux. Les figures qui ornent le tympan de mortier au-dessus de la porte d’entrée principale s’harmonisent avec le style du plafond. L’ajout de lampes fluorescentes, en 1947, est cependant à déplorer.

La cheminée

Le manteau de la cheminée de marbre noir et or est incrusté de bandes de marbre de Sienne provenant de la Mariotti Marble Company de Montréal.[17] La cheminée est inutilisable depuis que son carneau a été transformé en conduite d’air frais. Un appareil au gaz a récemment été installé. Les chenets de même que le garde-feu avec sièges rembourrés rehaussés d’insertions de laiton datent de 1925 et sont l’oeuvre de l’artiste Paul Beau.[18] Ornés de vouivres et décorés de motifs repoussés, les énormes chenets reposent sur de larges barres de fer martelées en forme de volutes. Le caractère massif de ces pièces et la présence d’énormes rivets donnent au fer forgé un aspect médiéval qui se marie bien au style de l’édifice.[19] Initialement, la cheminée avait tous ses accessoires et tous, y compris une boîte en bois de chêne à montants de fer, avaient été dessinés par John A. Pearson et L.S. Lemasne.

« La réalisation de la décoration ici et ailleurs dans les édifices parlementaires visait à souligner la dignité du Parlement en tant qu’institution. »

Les dessins, les plans et les commandes de mobilier étaient faits directement par l’architecte Pearson.

Au cours de 1990, le revêtement de sol en linoléum a été remplacé par un parquet de chêne, de noyer et d’érable à motif somptueux. La bordure tout autour de la salle n’a pas la teinte rougeâtre des boiseries et il en résulte un certain manque d’unité.

Une salle spéciale

L’influence de considérations d’ordre politique sur la décoration de la salle est évidente. L’ancienne salle de lecture est le plus parfait exemple de salle spéciale, où la décoration a été soigneusement pensée en fonction de sa vocation particulière sans que rien ne soit enlevé à son caractère national. D’ailleurs, partout dans l’édifice, des symboles des différentes provinces témoignent avec éloquence de notre régime confédéral.

Tout comme l’importance historique et politique des chemins de fer est soulignée dans le nom même de la Salle du comité des chemins de fer, de l’autre côté du hall d’honneur, la place occupée par le journalisme dans le processus politique est commémorée dans les sculptures que l’on peut admirer dans le vestibule de la salle de lecture.

Le Parlement est une institution historique en constante évolution. Il est donc normal que son art, ses objets et son architecture témoignent à la fois de ses traditions et de ses usages actuels.*

Notes

  1. Desgagnés, Michel. Les édifices parlementaires depuis 1792. 2nd ed. Québec, Assemblée nationale du Québec. 1979. p. 41.
  2. Fuller and Jones. Parliament Buildings, Ottawa: ground plan. In National Archives of Canada. Cartographic and Architectural Archives Division, NMC 23174.
  3. Annual Report of the Minister of Public Works. Sessional Paper 1882, no. 7, p. X1V.
  4. National Archives of Canada. Cartographic and Architectural Archives Division, RG11 M, 87803/24 no. 1-32.
  5. House of Commons Journals. June 23, 1954. p. 801.
  6. Annual Report of the Library of Parliament. In House of Commons Journals. November 12, 1953. p. 15-16.
  7. Idem.
  8. National Archives. RG11, v.2671, f. 1575-56A. Letter John A. Pearson to Dr. J.H. King. April 24, 1924.
  9. Sullivan, Alan. John A. Pearson, master builder. The Year Book of Canadian Art, 1913, p. 259.
  10. National Archives. RG11, v.2662, f. 1575-25B6. Reconstruction of Parliament Building. Contracts.
  11. Pearson, John A. Commons Reading Room. 1919. Public Works Canada. Records Preservation and Disposal. Parliament Buildings drawing no. 7529A.
  12. National Archives. RG11, v.2658, f. 1575-25A9. Pearson, John A. Monthly Report, July 1921.
  13. New mural paintings in the Canadian House of Parliament are shown for the first time. Saturday Night January 20, 1923.
  14. Idem.
  15. National Archives. RG11, v.2656, f. 1575-25A7. Pearson John A. Weekly Report, May 8, 1919.
  16. National Archives. RG11, v.2656, f. 1575-25A7. Pearson John A. Weekly Report, December 26, 1919.
  17. Pearson, John A. Marble mantle, Commons Reading Room. 1919. Public Works Canada. Records Preservation and Disposal. Parliament Buildings drawing no. 5550.
  18. Annual report of the Deputy Minister of Public Works, 1925-1926. p. 6.
  19. Pepall, Rosalind. Paul Beau (1871-1949). Montréal, Musée des beaux-arts de Montréal, 1982. p. 13.
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