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la maman castor

David Monaghan, conservateur, Services de conservation

Quand symbolisme et réalité s’opposent

Le castor et l’écusson, Tour de la Paix, 2013.

L’édifice du Centre est souvent qualifié de symbole de la démocratie canadienne, et s’il y a un symbole reconnu partout au Canada, c’est bien la Tour de la Paix. Comme un joyau finement travaillé, l’édifice et la tour abondent en peintures, en sculptures et autres objets d’art qui évoquent chacun un élément de notre longue histoire en tant que point de mire de la démocratie parlementaire au Canada. Comme dans toute bonne narration, le ton est donné d’entrée de jeu.

L’entrée principale de l’édifice du Centre est une structure imposante composée des arches de la Tour de la Paix suivies de la paire de doubles portes en bronze. Après avoir longé la large allée d’honneur, le piéton arrivant de la rue Wellington gravit une vingtaine de marches pour atteindre la terrasse de Vaux ou la Promenade, au pied même de l’édifice. Devant lui s’ouvre l’entrée principale à laquelle donnent accès dix autres marches menant à l’arche gracieuse en grès de Wallace de Nouvelle-Écosse et à la Tour de la Paix qui culmine à plus de 92 mètres. Cette façon d’approcher l’entrée élève inévitablement l’âme du visiteur et convient à merveille à un édifice aussi majestueux que celui du Parlement du Canada.

John Andrew Pearson, architecte de la Tour de la Paix, a supervisé la décoration sculpturale de la Tour avant son inauguration le 1er juillet 1927 sauf que les arches de l’entrée n’étaient pas encore terminées. Comme dans tant d’autres domaines, il a fait preuve de clairvoyance en faisant installer autour des arches de grands blocs de pierre nue pouvant être sculptés, travail qui ne débutera que dix ans plus tard.

Les magnifiques sculptures de l’entrée d’honneur de l’édifice du Centre ont été exécutées par le premier sculpteur du Dominion, Cléophas Soucy, et son adjoint, Coeur de Lion McCarthy, sous la direction d’Alan Keefer, architecte éminent du ministère des Travaux publics. Celles qui entourent la porte ont été ciselées en 1937 et 1938 par une équipe de six sculpteurs en plus de Soucy et de McCarthy. Quand le travail a débuté à l’été de 1937, les médias s’y sont grandement intéressés. L’entrée a un caractère nettement gothique en harmonie avec l’édifice. Signes héraldiques, bêtes mythologiques, animaux et motifs floraux abondent. Sans doute les thèmes cadrent-ils avec le style gothique traditionnel, mais c’est le sujet des sculptures qui confère à l’entrée principale sa saveur nettement canadienne, comme le déclarait le sculpteur du Dominion à l’époque.

L’équipe de sculpteurs devant l’entrée, vers 1938.

L’arcade est flanquée de chaque côté d’un animal en position debout mesurant 1,8 mètres de haut, une licorne à l’est et un lion à l’ouest. Appelées « supports » en héraldique, ces deux bêtes se retrouvent sur les armoiries du Canada et celles du Royaume-Uni. Le lion arbore l’Union Jack et soutient les armoiries royales tandis que la licorne arbore le drapeau royal français et soutient les armoiries du Canada. Ces deux gardiens se tiennent à la base de l’arcade ornée de deux bandes de sculptures riches en symboles plus proprement canadiens.

L’étroite bande intérieure ou frise se compose d’oiseaux, d’arbres et de fleurs du Canada, thème qui revient partout dans l’entrée. La bande extérieure en bas-relief porte les armoiries provinciales. Surmontées d’une couronne royale, celles du Québec et de l’Ontario se trouvent côte à côte au sommet de l’arche. Toutes les armoiries provinciales se détachent d’un fond de feuilles d’érable, de pommes de pin et d’autres éléments de la flore canadienne. Seuls neuf écussons ont été sculptés à l’origine, le dixième ayant été laissé en blanc – sage décision s’il en fut. En 1949, en effet, il y avait place pour les armoiries de la dernière venue des provinces canadiennes.

Maquette de Cléophas Soucy représentant un seul castor et l’écusson original, 1938.

Les doutes qu’on peut avoir sur le caractère canadien de l’entrée disparaissent rapidement quand on lève le regard au plafond de l’entrée de l’édifice du Centre. Tout en haut se profilent les signes héraldiques et la mythique licorne et, chose étrange, un unique castor portant un écusson. Contrairement à la plupart des autres, cet écusson est orné des cinq fleurs correspondant aux cultures européennes qui ont joué un grand rôle dans les débuts du Canada. La rose Tudor représente les Anglais, la fleur de lis les Français, le chardon les Écossais, le trèfle les Irlandais et le poireau les Gallois.

Chose ironique, de toutes ces créatures mythiques et ces symboles, le castor seul a provoqué une controverse lorsque la maquette en a été communiquée aux journaux de l’époque. La controverse ne tenait pas à ce qu’on avait choisi l’iconique castor, mais à la façon dont on entendait le représenter. Cléophas Soucy envisageait de représenter une mère castor entourée de neuf petits, symbole des neuf provinces et du Canada. C’était en tout cas quelque chose qui cadrait parfaitement avec le symbolisme qu’on trouve ailleurs sur la Colline et dans l’édifice. En janvier 1938, les journaux ont publié à ce sujet des articles accompagnés de photographies de la maquette en plâtre que Soucy avait fabriquée pour ses sculpteurs.

Maquette de la maman castor entourée de ses neuf petits, 1938.

Or ces articles de journaux déclenchent une tempête bureaucratique. En février 1938, Charlotte Whitton, alors directrice générale du Conseil canadien du bien-être social et, plus tard, première femme à occuper le poste de maire à Ottawa, écrit à Edward Pickering, secrétaire général du premier ministre, une lettre personnelle où elle déplore le tort qu’on fait à notre animal national, le castor, en le représentant dans la pierre avec neuf petits. Mme Whitton aurait appris de diverses sources que la portée du castor comptait le plus souvent deux ou trois petits, pas les neuf envisagés. Transposer la maquette dans la pierre, ce serait faire violence aux faits, ajoutait-elle.

L’intervention de Mme Whitton donne lieu à une rafale de notes de service. M. Pickering communique avec le sous-ministre des Travaux publics, lequel touche mot de l’affaire à l’architecte en chef des Travaux publics. La correspondance qui s’ensuit nous apprend que le ministère s’est adressé à un spécialiste du musée Victoria, devenu le Musée canadien de la nature, pour savoir si la portée d’un castor femelle peut ou non compter neuf petits. Or il s’avère que Mme Whitton n’a pas entièrement raison; une portée de neuf petits est du domaine du possible quoiqu’on ne puisse pas le confirmer avec certitude. Après avoir été mis au courant de l’affaire au début de mars 1938, le premier ministre propose que la mère castor entourée de ses petits soit remplacée par un castor unique.

Ce qui fut dit fut fait. En septembre 1938, de nouvelles maquettes représentant un unique castor sont soumises à l’approbation des autorités, l’une de McCarthy, l’autre de Soucy. Le 12 septembre 1938, autorisation est donnée de transposer dans la pierre la maquette de Soucy représentant un unique castor d’environ un mètre de haut portant un écusson. Les travaux ont dû aller bon train puisque les journaux locaux rapportent un mois plus tard que la sculpture est terminée non sans rappeler l’histoire de la maman castor. Juché tout en haut de l’entrée, soixante-quinze ans après, le castor, ce symbole par excellence du Canada, continue de contempler la Colline du Parlement et de saluer simples citoyens, monarques, présidents et premiers ministres, mais tout fin seul.

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